lundi 13 octobre 2014

Confessions politiques d’un connard cynique

Alors que la plupart de mes concitoyens boudent la politique, les loups édentés qui surpayent leur bière dans les bars à ptit’cons de la banlieue, comme les agneaux voraces qui diluent leur café allongé dans les attroupements à chômeurs du centre-ville. Moi, anarchiste non pratiquant, tel un con-citoyen terriblement concerné, je prépare mon passage du célibat provisoire à la démocratie légitime. A la demande impérative de notre patrie qui, elle-même, me demande la main. Je joue le jeu : je vais voter.

Quelque part entre dimanche et lundi, après une poussée de fièvre nocturne, je rêve soudain d’avoir Mostfa Ben Jaafar pour grand-mère et Mehrzia Laabidi pour grand-père. Mémé et Pépé me bercent “nanni nanni y'a dostour, bouk Ennahdha wou Ommok tartour“. Je pose la tête sur les genoux de Mémé, et je pleurniche : “Dis-moi, mamie, pourquoi j’ai l’impression que la vie c’est plus compliqué qu’avant ? Pourquoi il faut que je choisisse un parti pour la vie ?”

Tout ça pour te dire, mon cher lecteur : je suis comme toi! Tu es passé de l’automne de la dictature au printemps arabe, du printemps arabe à l’hiver bougnoule, de la révolution du jasmin à la guerre des poubelles et tu angoisses pour demain. De la brune 100 % dégradable, de la blonde botoxée, de l’idéaliste à lunettes, avec ou sans voiture motorisée, tu ne seras pas déçu du voyage. Cette semaine, je vais choisir l’élue. Je vais sortir, flirter, embrasser et déshabiller toutes les politiques et choisir celle à qui je mettrai le bulletin dans l'urne avec pour témoins d'honneur Atide et Mouraqiboune.

Lundi, alors que soixante-douze spécialistes en économie s’agitent autour des programmes électoraux pour nous dire que tout ça c’est de la merde, je me prépare. Je vole une poule de taille moyenne dans le jardin de mon connard de voisin, je l’emballe dans le papier cellophane — tel un bouquet de roses piranhas — et je file à mon mon premier rancard. Lundi, je vois mademoiselle Nahdha. Randa’vtha au zoo du belvédère. Entre la cage du singe Raouf et l’enclos de Bachkouta la cochonne. Ponctuelle comme un compte en Suisse, elle arrive à l'heure. Je l’invite à s’assoir sur l’herbe. Toi d’abord ! Elle insiste. L’homme c’est l’homme, dit-elle soumise comme un chien à qui l’on caresse le ventre dans le sens du voile.

Elle se raconte sans retenue : elle, elle me jure qu’elle est vierge, elle me dit qu’elle a peur de dieu. Elle me raconte qu’elle prie 12 fois par jour qu’elle a été 17 fois au haj. Elle  promet d’être fidèle et loyale, de me cuisiner trois repas chauds par jour. Elle promet de repasser mes chemises même celles qui sont déjà repassées. Elle promet de plier mes chaussettes trouées et de recoudre mes slips kangourou . Elle promet de me lécher les pieds et de me récurer le nez avec ses orteils. Elle promet aussi de m’emmener en Turquie chez sa mère maquerelle pour notre voyage de noces. Moi, moi je suis pesé et emballé. C’est la femme de ma vie ! Sans plus attendre, je la prends dans les bras et je l’embrasse comme yajouz, c’est-à-dire, à pleine langue bi-turbo. Et c’est là que le train de l’amour percute un gout d’inattendu. Sa gueule pue le pétrodollar. Je la regarde droit dans les yeux, elle me jure qu’elle n’a jamais embrassé personne avant moi. J’insiste, elle persiste. J’accuse, elle cède. Elle m’avoue l'inavouable évidence : c’est une nymphomane. 

C’est plus fort qu’elle, elle s’offre au premier touriste qatari et au dernier visiteur américain qui lui file quelques dollars. C’est plus fort qu’elle ! Elle a même remplacé les dents tombées à force de tailler des pipes à tout ce qui possède un porte-monnaie avec des dents en titanium blanc. Je finis par comprendre. Au fond, elle me fait de la peine. Elle, elle aime Solta et Flous et elle les aime plus fort que moi et que Siayada Wataniyya. Elle aurait bien vendu son âme pour Solta, mais elle l’avait déjà bradée contre un paquet de Chocotom. Je me méfie des prêcheurs. De quoi vivrait l’Église, si ce n'est du péché de ses fidèles ? Nahdha pourrait vendre des chats à une souris parce qu’au bout du compte, le ras el mel est Jabène. Bref, elle, c’est Nahdha, et c’est une grosse cochonne hypocrite, une meurtrière qui pleure ses victimes, et moi, je reprends ma poule qui se débat comme yajouz dans le cellophane et je me casse. Maktoub.

Cette semaine, Karboul fait un sans faute, mais il est vrai que nous ne sommes que mardi. Mardi, j’enchaine. Je la sens bien cette journée. Je vole une voiture devant zazzar el 7ouma et je passe chercher Jomhouri au Lac. Jomhouri n’est pas franchement canon, mais bent 3ayla wou zid 3la niyyetha. Elle me parle de son papa, Si Amil Tounsi, un héros de la classe ouvrière. Elle me parle de sa maman, Mme Démocratie Progressiste, une bourgeoise bien engagée ; en somme, des gens bien comme il faut. On monte en voiture, elle veut m’emmener à  Carthage. Elle me dit de prendre à droite, je tourne à droite, elle crie :  “non ! J’ai dit à droite pas à gauche”, je prends à gauche. Elle hurle : “non à gauche !” Et on fonce tout droit dans le mur du hiwar el watani. La voiture est défoncée. J’ai compris, Jomhouri est gauche, mais aussi maladroite. C’est une autodestructrice, elle est prête à cuisiner les tartes qu’on lui balance à la tranche. Elle a perdu la boussole, ses instincts suicidaires voulaient nous faire prendre un mortel détour pour Carthage : celui qui passe par Montplaisir. Ezzanga hedhi ma t3addich, un coup à gauche, un coup à droite, même pas au centre. Au fond, elle est nulle part. Elle a peur comme le lapin crétin ébloui par les phares d’une voiture sur l’autoroute. Il y a des moments où il est bon d'écouter sa peur et d'autres où il est plus sage de faire comme si elle n'existait pas.  Je ne suis pas convaincu que la façon la plus rapide de mettre fin à une guerre est celle de la perdre. Je lui balance l’éternel “restons bons amis”. Elle, elle prend le dernier bus pour nulle part. Moi, je m’écroule sur le trottoir, qui lui, a la courtoisie de m'accueillir et j’attends la dépanneuse. C’est là qu’elle débarque. Maktoub.

Elle freine son bolide aérodynamique flambant neuf métallisé toutes options devant moi. Elle descend, la scène est au ralenti : talons aiguilles, jambes interminables, tailleur carré, montre de luxe, cheveux symétriques. Elle me tend la main et me ramasse avec ses lèvres : je suis Afek, dit-elle. Elle, elle me dit tout de suite qu’elle sait ce qu’elle veut dans la vie :  Moi. Moi, moi je palpite et la sueur s’évapore sur le goudron. Elle organise ma vie sur son Ipad air gold edition et me promet tout. On va investir dans l’immobilier : un S+17 sans prétention à la Kasbah et une maison de vacances pieds dans l’eau à Carthage. On aura une vie sexuelle productive qui générera deux gosses parfaitement rentables. On privatisera nos week-ends pour optimiser notre courbe de rendement. On spéculera sur l’amour jusqu’à la fin du quinquennat et elle allégera mes impôts avec un placement SICAV sur nos poubelles. Moi, moi je m’enflamme tel un Bouazizi, et je me dis que c’est la femme de ma vie. Physique de star et mentalité libertaire, autonome et passionnée. Alors soudain je m’interroge : pourquoi ne pas emménager ensemble Afek et moi ? Je lui dis “je t’aime Afek”, elle me répond  “je t’aime Wall”.  Wall ? Wall ! Qui ça, Wall ? J’ai compris, elle aime toujours son ex, ce connard de Wall Street. Moi, ce sardouk rapace, je n’ai jamais accepté ses idées. Lui, il raconte que le meilleur moyen de se débarrasser de la pauvreté, c’est de se débarrasser des pauvres. Mon cœur est brisé à 18,9 % net de taxes. D’un commun accord au bénéfice mutuel, on décide de devenir l’un pour l’autre, ce qu’un homme et un parti politique savent faire le mieux : un plan sex régulier. Je ramasse ma poule cellophanée et je me casse. Maktoub.

Mercredi, je déjeune avec la vielle Nidaa à place Mohamed Ali. Elle, m’avoue tout de suite qu’elle n’est pas parfaite, mais si on convole, elle promet de me protéger contre cette grosse cochonne de Nahdha. Un œil rouge et l’autre mauve, elle ne me parle que de son grand-père Si Lahbib. Quelque chose ne marche pas entre nous. Nous sommes en 2014 et elle ne me promet rien de mieux que 1956. Elle me raconte des histoires sur l’avenir, alors que son avenir se conjugue au passé depuis 1987. J’ai essayé de l’aimer, mais le cœur a ses raisons que le viagra ne connaît point. C’est peut-être à cause de ce surnom affectueux qu’elle me donne et qui me refroidit. Gentillette, elle m’appelle  “Utile”, mais au fond, je sais que son seul grand amour c’est De5iliya. Bref, malgré son âge, Nidaa sait courir. Elle court derrière Bouguiba, mais elle ne rattrape que Ben Ali. Je me casse. Après tout, ma hiya illa Nidaa.

Non, vraiment, ça se présente mal. Du coup, je tente ma chance aux petites annonces du journal Al Badil. Allô, c’est Jabha ? Oui, c’est moi. Elle, c’est Jabha. Cette fille, c’est une vraie  tornade, fraîche comme le vent, forte comme un karkadann, orpheline de ses deux pères et cent pour cent patriote. Elle m’emmène au JFK, un bar infesté d’aspirants hippies. Chacun d’eux cumule plus d’échecs personnels que le club africain depuis 1920. On se saoule jusqu’au petit matin, même la poule cellophanée chante l’internationale au karaoké. C’est à ce moment-là, qu’elle me parle de sa meilleure amie Justice ben Sociale, son idéalisme m’emballe, avec son charme fiscal, nous n’aurons plus que l'impôt sur les os. On se dit “je t’aime” en tunisien et en égyptien, en irakien et en russe. Au corps à corps, elle s’emballe vite, et au moment de conclure, malédiction! Je découvre Joseph Staline tatoué sur sa fesse gauche et Saddam Hussein sur la droite. Mon désir de Jabha s’éteint comme un éclair entre deux enfers. En réalité, Jabha est schizo. Et les schizos finissent toujours par imploser. Je me casse. Maktoub.

Jeudi, j’accepte de prendre un café à l’étoile du Nord avec Massar. Massar, elle est parfaite : gentille mais pas conne, classe mais sans frime, intello mais pas mécanique. Massar, elle aime tout le monde : les chiens errants comme les chats domestiques, les vieux cons comme les jeunes chieurs, les femmes qui aiment les hommes comme les hommes qui aiment les femmes et les hommes qui aiment les hommes qui aiment les femmes qui aiment les hommes. Bref, Massar, c’est le choix de la raison. C’est une fille qui ne risque pas de te trahir, une fille que tu peux présenter à ta mère. Nous décidons de nous revoir le soir histoire de mieux nous connaître. Je recoiffe la poule dans le colophane et je me dis que c’est la soirée décisive. Désenchantement ! Massar passe la soirée à parler de Nahdha ! ”Nahdha est une grosse cochonne, Nahdha c’est le diable, Nadha ceci, Nahdha cela”. Elle veut à tout prix me convaincre que Nahdha est une grosse cochonne. A force de parler de Nahdha, Nahdha était — au final — bien plus présente que Massar ce soir-là. Massar, elle est tellement parfaite qu’elle sait tout mieux que tout le monde. Et moi, je ne suis pas parfait. Je suis un connard cynique et entre nous, ça ne marchera jamais. Massar est tellement juste qu’elle devient coupable…et les obsessionnels me stressent. Bref, si Massar arrivait au pouvoir, elle mettrait toutes les autres Massar en taule. Je reprends ma poule cellophanée et je me casse, moi, le misérable. Maktoub.

Vendredi, j’optimise et je mise sur un double casting. J’ai rendez-vous avec les sœurs divorcées au club des cœurs brisés tout près du café ménopause. Les sœurs Dimoqraty: Tahalof la blonde un peu conne et Tayyar, la brune à moustaches. Bref, on n’a rien à se dire, je leur conseille de recoller les pièces avec leurs ex-maris, partant du principe, qu’en politique, il vaut mieux mourir avec un idiot que crever seul. Maktoub.

C’est là qu’elle débarque sans prévenir de Paris-Son-Refuge pour Carthage-Son-Palais. Elle, c’est une militante, une vraie. Elle, c’est Mou2tamar, “mais tu peux m’appeler CPR comme mes amis”, dit-elle. Belle comme une porte de prison, elle me raconte qu’elle est la plus honnête des politiques et que tout le monde est jaloux d’elle, surtout cette counasse de I3lem el 3ar. Elle me promet vengeance et plaisir. Elle est convaincue que la communauté des haines fait presque toujours le fond des amitiés. Si on convole, elle arrangera mes affaires dans une équation parfaite. Chaque chose à sa place, les bouteilles de Koudia parfaitement alignées dans la bibliothèque de l’amour, un cachet d’antidépresseurs sous chaque oreiller, un rail de coke long comme la liste des violations des droits humains à Redeyf. En somme, la vie rêvée des dingues. L’exercice du pouvoir a transformé cette abrutie moyenne en débile de compétition. Elle ne me regarde jamais dans les yeux. Elle a tellement milité qu’elle est devenue une vraie moujahda…moujahda mta3 nikah. D’ailleurs, depuis 3 ans, elle s’est faite nikaher par Nahdha et tous ses complices, elle a même partouzé au palais avec le trio Qatari, Ansar et Lijène. Bref, Mou2tamar est une vraie salope, pas étonnant qu’elle soit la meilleure amie de Nahdha. C’est plus simple ainsi, car l’amour tue toujours et la haine ne meurt jamais. Je t’aime, je t’aime, je t’aime, elle supplie.  Non, non n’insiste pas, Homsok Woufé ! Maktoub.

Samedi, lassé des femmes, je décide de retourner ma veste. Je vais rejoindre le peloton des pédales politiques. Le troupeau des hommes qui aiment les hommes qui n’aiment pas les femmes. Oui, je vais devenir politiquement homosexuel. Minuit trente-deux, Bar Ettaous, derrière le ministère de l’intérieur, juste en face des rails du métro, j’ai rendez-vous avec lui, la plus grande bitch’z du monde libre : Takattol. Accoudé au bar, Takattol, est gros, mou, dégoulinant de merde parce qu’il ne fait que se chier dessus depuis 3 ans. Takattol ne se sépare jamais de son fils Doustour, un nain difforme qu’il a eu suite à une partouze sauvage avec Nahdha et Mo2tamar. Remarque, Takattol ne porte plus de pantalon, il s’explique : “ça va plus vite comme ça je n’ai plus besoin de le baisser quand Nahdha, Ansar, Lijène et Mou2tamar ont une soudaine envie de tirer leur coup”. J’avais tout faux, Takattol, n’est pas homo — les homos politiques ont le sens de la famille — lui, c’est une grosse salope mythomane. Le mythomane ne craint pas ses propres mensonges et ses trahisons parce qu'il pense  qu’il n'a rien à craindre de la vérité. Bref, Takattol est finalement comme le cheval de Churchill, il est dangereux devant, dangereux derrière et inconfortable au milieu. Je me casse. Maktoub.

Dimanche, je suis seul avec la poule cellophanée et la guerre. Le pays des larmes est tellement mystérieux. Il n’a rien à offrir que du sang, du feu, des larmes et de la sueur. Cette guerre est presque belle, c’est la respiration des Hommes. Sur ce champs de bataille, je n’ai pas de conseils à te donner, la plaine est en feu et chaque touffe d'herbe cache un ennemi. Comme toi, je finirai par m’engager avec la moins chiantes de ces tigresses en papier, et quoi qu’il arrive, dans cinq ans on aura divorcé. Dans l’isoloir, face à l’urne, on ne tire pas pour tuer, on tire pour ne pas être tué. Dans l’isoloir, face à l’urne, on ne tire pas afin de mourir pour la Tunisie, on tire pour que le salopard d’en face crève pour le Qatar. Ainsi va la guerre et il n’y a pas de destin sans haine. Nous voterons dans l’isoloir, nous voterons dans les champs et dans les rues, nous voterons sous les mines et au-dessus des montagnes, nous voterons pour Chokri, nous voterons pour El Haj Brahmi, nous voterons pour Socrate et la légion des 300 qui marchent encore avec nous. Si nous ne le faisons pas pour nous, nous le ferons pour eux. Nous prendrons les urnes, sur mer, sur terre et dans les airs jusqu’à l’aube, car l'aube viendra et se lèvera pour mettre fin à la saison des larmes.

Une femme sublime n’a finalement rien de réel. Des fois, je suis nostalgique, je prends mon téléphone et je relis les SMS de mon-ex, je caresse tendrement son numéro et je me dit que je devrais peut-être la rappeler pour un dernier tour. C’est une mythomane du beau, elle ne tient compte ni du passé, ni de l’avenir, c’est notre invention pour évacuer le quotidien. Elle s’appelle Thawra, l’art du possible.

mardi 1 juillet 2014

Tunisie : décryptage des images politiques de la semaine #2



"La mémoire ne stocke que les mots, les airs et les images, pas leur lien avec le présent."

Les pas perdus — Gilles Jacob 




IMAGE 1 : MC Nejib et DJ Chebbi





Date  : 24 juin 2014
Lieu : Congrès du Parti Ouvrier Tunisien (POT anciennement POCT)

Aller, disons les choses comme elles sont : Nejib Chebbi, le big boss du parti Al Jomhouri (ex-PDP), n'est pas un bon communicateur politique. Ses discours et ses interventions médiatiques sont souvent monotones et ennuyeuses. Pourquoi ? D'abord, il utilise exclusivement l'arabe littéraire alors que si on veut être compris par un peuple, il faut commencer par lui parler dans la langue qu'il comprend : edderja. 

Puis, son débit (c'est-à-dire le nombre de mot prononcés par minute) est lent. Un bon débit se situe vers les 140 -150 mots/minute. Chebbi est souvent dans les 100-120 mots/minutes. Ce qui a pour effet de lasser l'auditeur. Plusieurs autres défauts de communication mais nous y reviendrons dans les prochaines chroniques.

Cette semaine, Chebbi semble ajuster sa communication sur le discours. Et le résultat est réellement intéressant. Pourquoi ?
D'abord, il utilise edderja. Mais ça ne s'arrête pas là : il utilise un soundbites, c'est-à-dire un expression courte et accrocheuse "Ma innajmch ninsa" qu'il répète dans des moments précis pour créer un un rythme. Si bien, que son discours devient presque du Rap. 
Je me suis amusé à monter le discours de Chebbi sur le rap de Still Dre de Dr. Dre pour illustrer la rythmicité du discours. Enjoy, la musique démarre à la seconde 0:20.



IMAGE 2 : Indiana Essebsi : le bon coup de com. de Nidaa

source photo : Tunisie Numérique


Lieu : Nouakchott
Date  : 21 juin 2014

C'est un bon coup de com. politique pour Nidaa cette semaine. Cette photo porte un message électoral précis. Aller, voilà les dessous de l'affaire :
Selon les dernières études qualitatives, les citoyens tunisiens veulent que le prochain président soit :
Intelligent, fort, rassurant, intègre et — tenez-vous bien — il ne doit pas mêler pas sa famille et affaires d'Etat. Nous appellerons ça "le syndrome Trablesi". En sommes, un HOMME D'ACTION.

Et justement, cette photo communiqué à la presse montre BCE en homme d'action pour plusieurs raisons:

  • D'abord, la composition  : sur la photo ainsi cadrée BCE semble être le sujet central, donc le plus important  dans la composition. Il est également le sujet le plus en avant. Symboliquement c'est le meneur qui est suivi par ses troupes.


  • Ensuite, le look : on ne manquera pas de remarquer que BCE est habillé en casquette et en gilet. Un code  vestimentaire habituellement réservé aux hommes de terrain et d'action : humanitaires, reporters de guerre, chasseurs.
  • Enfin, le contexte :  La Mauritanie n'est pas la Suisse. C'est un pays dangereux qui est classé par les chancelleries occidentales comme l'un des pays à risque comme le Mali et le Nigeria. Le fait que BCE y supervise les élections lui donne une double légitimité : celle d'un homme d'Etat et celle d'un homme qui n'a pas peur du terrorisme pseudo-djihadiste tellement craint et répugné par une grande partie de l'électoral Nidaa Tounes à mon sens. 


IMAGE 3 : Marzouki hors-champ : la réponse du berger à la bergère

source : Masr al yawm


Date  : 26/ 27 juin 2014
Lieu  : Sommet africain de Malabo

Cette photo nous révèle la délégation égyptienne menée par le président A.F Sissi, filant comme un train. Rien de particulier jusque-là. Mais ce qui nous intéresse ici c'est ce qui se trouve hors-champ. Et c'est justement, notre président provisoire Marzouki le magnifique qui vient de se prendre un vent. Sissi fait mine d'ignorer Marzouki qui se trouvait sur sa trajectoire pour lui signifier son dédain. Pourquoi Sissi en veut-il donc à Marzouki ?
La réponse à ce mystère nous renvoi 24h plus tôt dans la salle de conférence de Sipopo, où se tenait la cérémonie d’ouverture du 23e Sommet des chefs d’États et de gouvernements de l’Union Africaine. 
Alors le président égyptien Abdelfattah Sissi donnait son discours Marzouki, le magnifique s'est fait remarquer en feuilletant des papiers durant tout le discours. Les caméra de télévision, ne l'a pas loupé et la diplomatie égyptienne non plus.


Marzouki durant le discours de Sissi








IMAGE 4 : Socrate, par delà les slogans 





source photo : Business News
Lieu : el Kef
Date  : 24 juin 2014

La quatrième image politique de la semaine est sans doute celle-ci. Elle nous révèle le monument à la mémoire de Socrate Cherni (lieutenant de la Garde nationale, tué par des terroristes à Sidi Ali Benaoun) vandalisé par des sympathisants de l'organisation terroriste Al Qaida et de Da3ech (l’État islamique en Irak et au Levant).

Si les slogans semblent être le point d'ancrage les plus relevé par les observateurs, il y a un autre point bien plus important à relevé : le drapeau tunisien noirci par la peinture. Ici, en couvrant de noir le premier symbole de la République,  les vandales ont voulu signifié  leur négation de la Tunisie en tant qu'Etat-nation, et en tant que civilisation unique pour marquer leur allégeance à une forme d'organisation trans-territoriale.


dimanche 15 juin 2014

Tunisie : Tout ce qu'il faut savoir sur les photos politiques de la semaine #1

"Qu'elle soit ou non manipulatrice ici ou là - nul ne niera le pouvoir envoûtant de l'image qui nous envahit" 
 François Dagonnet


C'est parti ! A partir de cette semaine, j'attaque une nouvelle chronique hebdomadaire sur Read Write World.  Je vais passer au décodeur les images les plus curieuses et les plus importantes de notre cirque politique national.

Cette semaine, deux images ont provoqué ma curiosité. Les deux nous montrer des leaders politiques dit "démocrates" en compagnie de leaders politiques d'ennahdha. 




Photo 1 :



Les faits : 

Cette photo nous montre Ahmed Néjib Chebbi — le président du bureau politique du parti Al Joumhouri —  aux USA durant le séminaire  Pour une démocratie  pendant les temps de crise (10-14 juin 2014)

Sur la droite de Néjib, nous retrouvons Ali Laarayedh  (ancien chef du gouvernementà et Sahbi Atig (porte parole du bloc parlementaire Ennahdha à l'assemblée) qui participaient également à ce séminaire.

Lecture technique : 

Point de vue : Cette photo est prise en contre-plongée (c'est-à-dire que l'appareil photo suivait une direction du bas vers le haut). Ce type de point de vue valorise le sujet en lui donnant une position de domination : les trois personnages nous regardent de haut, cela a pour effet de nous écraser en tant que spectateurs.




Composition : Au premier plan, nous voyons les 3 sujets épaule contre épaule. Cette posture est privilégié lorsque nous voulons montrer que les gens sont d'accord, qu'ils font partie d'une même équipe comme pour une équipe de foot par exemple.




Par ailleurs, Ali Laarayedh est en position centrale. C'est toujours le sujet le plus important que nous mettons au centre en photo comme en peinture.  Pour l'exemple, souvenez-vous de la Cène de Milan, le maginfique tableau de Leonardo Da Vinci représentant Jesus et ses apôtres à table. Jesus, le personnage le plus important est au centre bien entendu.








Interprétation : 

A mon sens, c'est une erreur de communication flagrante de la part de Néjib Chebbi pour les deux raisons suivante.

Awwalan : Tant qu'à être sur une photo avec des adversaires politiques, autant se mettre en position centrale et un demi pas en avant afin d'être l'axe visuel et symbolique principal et de paraître plus grand et plus important que les autres. C'est — sans conteste —Ali Laarayedh qui domine cette image politique.

Aussi, Néjib Chebbi est trop en bord cadre, ça donne un sentiment d'exclusion, de sortie imminente. Généralement, il faut laisser en bord cadre au moins la moitié de la largeur de taille du sujet de la photo pour éviter cette effet d'exclusion.

Thaniyan : Il n'est pas apprécié par une partie de l'opinion publique (et donc d'une partie de l’électorat dit progressiste) de voir un leader "progressiste" en connivence avec les leaders d'Ennahdha. Bien que cette réaction est — à mon sens — le plus souvent excessive et participe à la démonologie qui in fine renforce Ennahdha, Sahbi Atig et Ali Laarayedh ne sont pas n'importe quels leaders.

Le premier s'est distingué dans la mémoire collective des citoyens par ses appels au meurtre contre les manifestants qui contesteraient l'autorité de son parti  : 

 «Toute personne qui piétine la légitimité, en Tunisie, sera piétinée par cette légitimité. Pour ceux qui oseront tuer la volonté du peuple, aussi bien en Tunisie qu'en Egypte, la rue tunisienne sera autorisée à en faire autant, y compris d'en faire couler le sang (''youstabahou'')» 
Sahbi Atig, Avenue Bourguiba, 14 juillet 2013


Quant à Ali Laarayedh, il demeure le symbole de l’échec et de la connivence du gouvernement avec les terroristes d'Ansar Al Chariaa et autres wanna be Ben Laden.

Cette photo est encore une triste erreur de communication politique pour Néjib Chebbi, d'ailleurs, les réactions de nombreux citoyens dont quelques leaders d'opinion n'ont pas raté l'opposant historique. Après les déclarations maladroites de Néjib Chebbi dans Liman Yajro Faqat (Samir el Wafi, Ettounisya) et dans Ness Nessma (Meriem Belkadhi, Nessma TV), certains observateurs interprètent ces différents signe comme un adoubement de Chebbi par Ennahdha. Ils voient en lui le candidat i5wanistes.




Bien que le doute est toujours salutaire et dans le cas présent raisonnable, il me semble suicidaire pour un candidat de l'opposition de se présenter en assumant le bilan catastrophique d'Ennahda. 

Néjib Chebbi aurait certainement mieux fait de se faire prendre en photo avec Philip Gordon, le coordinateur des USA pour le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et la région du Golfe. Cela aurait aurait l'aurait montré comme un homme d’État qui possède une assise et des soutiens internationaux. Au lieu de ça...





Photo 2 :




Les faits :

Sur cette photo, —prise le 14 juin à l'hôtel Movenpick de Gammarth — nous voyons Béji Caid Essebsi — président du parti centriste Nidaa Tounes — et Rached Ghannouchi (Fethi Khriji de son vrai nom) — président du parti al i5wani en Tunisie,  durant la réception donnée par La Chambre de commerce américaine.



Lecture technique et interprétation : 

Composition :  

Au premier plan, nous distinguons Rached Ghannouchi (RG) face à Beji Caid Essebsi (BCE.)  
La symbolique de la composition en face à face est le plus souvent utilisée pour illustrer l'adversité entre les deux sujets. Exemples dans les affiches suivantes :





Par ailleurs, RG parait bien plus imposant et grand que BCE. Cela s'explique par deux choses. D'abord, la nature : RG mesure au moins 5 centimètres de plus que BCE. Ensuite, la prise photo : l'axe choisi par le photographe met en valeur RG puisque celui-ci est plus proche de l'objectif de l'appareil que BCE, ce qui l'agrandit et lui donner une posture dominante.

BCE a le buste avancé vers RG qui lui a le buste reculé. BCE semble ainsi être en demande et RG dans la posture du juge.

Nous remarquons également que RG affiche un sourire vrai, non forcé (les muscles orbiculaires autour des yeux sont activés), alors que BCE semblent hagard, le regard un peu perdu dans le vide.
Cependant, le regard de RG est porté sur BCE, ce qui lui redonne l'avantage puisqu'il est le centre d'attention de son adversaire.



Cette photo a également mis en défaut RG cette semaine. Il avait prétexté des menaces de mort pour expliquer son absence à un dîner prévu  organisé pour lui à Jendouba, où il devait rencontrer des hommes d'affaires et des agriculteurs de la région selon Taoufik Zaïri, le secrétaire général du bureau d'Ennahdha à Jendouba, dans une déclaration accordée à Mosaïque Fm, le 14 juin. Mais voilà, Rached tla3 yekdheb, et il a préféré passé la soirée à déguster des petits fours américains.

Aussi, sur la gauche nous reconnaissons le visage amical du garde du corps de RG, qui s'est illustré l'année dernière pour avoir défoncé la mâchoire d'un policier qui avait arrêté son frère pour vente d'alcool au marché noir.

Au second plan, nous découvrons Said Aidi, ancien ministre (gouvernement BCE), ancien membre d'Afek, ancien membre du Jomhouri (dima fel ancien) et nouveau baby Sebsi à Nidaa qui essaye de poser pour la photo (chacun fait comme il peut :) ).

Derrière les photos :

Le timing des deux photos me semblent extrêmement intéressant. A quelques heures d'intervalle, les deux photos sont le produit d’événements organisés par des instituions de coopération américaines. 
Ne voulant pas construire sur des hypothèses trop fragiles, je n'affirmerai pas que c'est une opération de communication qui remet en selle les leaders Nahdhaouis en les montrant des gens "tout à fait fréquentables politiquement".

PS : Ali Laarayedh me rappelle étrangement Mr Slave pas vous ?



















dimanche 26 janvier 2014

Tunisie : Qui sont nos nouveaux ministres ?

Et voilà les profils professionnels des ministres du nouveau gouvernement tunisien


- Premier ministre : Mehdi Jomaâ
2013 à aujourd'hui : Ministre de l'industrie.
2009-2013 Directeur général de la division aéronautique et défense d'Hutchinson (TOTAL)

  Image ( Mehdi Jemâa ) réalisée par Ridha Ben Kacem ( RBK ) source
www.tunisiefocus.com

- Ministre de la Défense nationale : Ghazi Jeribi
Depuis 2011: Président du Haut Comité du Contrôle Administratif et Financier
2007 — 2011: Premier Président du Tribunal Administratif. :

- Ministre des Affaires Étrangères : Mongi Hamdi
Directeur de la Commission ONU des sciences et technologies pour le développement

- Ministre de l’Intérieur : Lotfi Ben Jeddou
Depuis 2013 : Pantin d'Ennahdha au ministère de l'intérieur.
- Ministre délégué chargé de la sécurité nationale: Ridha Sfar

- Ministre de la Justice : Hafedh Ben Salah
Depuis 1985 : professeur de droit public à la Faculté de droit et de sciences politiques de Tunis
- Ministre des Affaires religieuses : Mounir Tlili
Enseignant à l'Institut Supérieur de Théologie
- Ministre de l’économie et des Finances : Hakim Ben Hammouda

2008-2011 : Directeur de l'Institut de formation et de la division de la coopération technique à l'Organisation mondiale du commerce et conseiller spécial du président de la Banque africaine de développement.
- Ministre de l’Industrie, énergie et mines : Kamel Bennaceur
Depuis 2011 : Vice-Président  du centre Brésilien des recherches en géo-ingénierie.
1999 - 2011:  Schlumberger Well Services.   
- Ministre de l’Enseignement Supérieur : Taoufik Jelassi
Depuis 2011 : Président du conseil d'administration de Tunisiana
Doyen et Président du Directoire de School of International Management de l’École Nationale des Ponts et Chaussées (Paris),
- Ministre de l’éducation nationale : Fathi Jarray
Depuis 2011: Maître Assistant d’Enseignement Supérieur à l’Institut National du Travail et des Etudes Sociales (INTES – Université de Carthage)
2004-2010: Directeur du Département des Etudes Sociales à  l’INTES
1993-2010: Assistant d’Enseignement Supérieur à l’INTES

- Ministre de l’Agriculture : Lassaad Lachaal
Économiste en chef en gestion du savoir et développement des capacités à l’institut africain de développement (Groupe BAD).

 
- Ministre de la santé: Mohamed Salah Ben Ammar
Depuis Mai 2013 : Directeur Général de l’Instance Nationale de l’Accréditation en Santé
2011–2013 : Directeur Général de la Santé – Ministère de la santé
1992–2011 : Chef du Service d'Anesthésie-Réanimation- SMUR - CHU Mongi Slim 


- Ministre du Commerce et de l’Artisanat : Najla Harrouch Moalla
‎Responsable du Département Coordination métier du projet de refonte SI à la BIAT
- Ministre des Affaires Sociales: Ahmed Ammar Younbaii
Depuis 2011 : Chef de Cabinet du Ministre  des Affaires Sociales jusqu'à ce jour
2005 : Directeur Général, Chargé de Mission au Cabinet du Ministre des Affaires Sociales 
- Ministre de l’équipement, aménagement du territoire et développement durable : Hédi BelArbi

- Ministre du transport: Chiheb Ben Ahmed

Depuis 2011
DGA technique de Tunisair 
Directeur général de Tunisair Handling

- Ministre du Tourisme : Amel Karboul

“partner de consulting group Neuwaldegg”

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Depuis 2001 :
Fondatrice et directrice  de Change, Leadership & Partners
Partenaire du cabinet de consulting Neuwaldegg
“Neuwaldegg”

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Consultante en conduite du changement pour le Boston Consulting Group.
“Amel Karboul est la fondatrice et directrice de Change, Leadership & Partners”

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“Amel Karboul est la fondatrice et directrice de Change, Leadership & Partners Elle devint plus tard un consultant en stratégie au Boston Consulting Group”

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- Ministre de l’emploi: Hafedh Laamouri
 Professeur en Droit Social.
- Ministre  du Sport, de la Femme, de l’Enfance et des Personnes âgées: Saber Bouatay
 Juriste, universitaire spécialiste en droit sportif et  président du comité d’arbitrage sportif

- Ministre de la Culture : Mourad Sakli
Maître de conférences à l'institut supérieur de musique, compositeur et ancien directeur du Centre pour les musiques arabes et méditerranéennes Ennajm Ezzahra.
- Ministre auprès du premier ministre chargé de la coordination et des affaires économiques: Nidhal Ouerfelli
Depuis 2013 : secrétaire d'État chargé de l’Énergie et des Mines auprès du ministre de l'Industrie, Mehdi Jomaa.



- Secrétaire d’Etat à la Coopération internationale : Noureddine Zekri
Depuis Février 2011: Directeur Général de FIPA  (Agence de promotion de l'investissement extérieur)
2005 à  2011: Directeur Général et chargé de mission au Ministère du Développement et de la Coopération Internationale
1980 à 2005: chef de service chargé du développement des PME, Sous Directeur chargé de la gestion des avantages fiscaux et Chef du Département  de la  Promotion  à l’Agence de Promotion de l'Investissement

- Secrétaire d’État aux nouvelles technologies : Moez Chakchouk
Depuis 2011 : Directeur de l'Agence Tunisienne de l'Internet
- Secrétaire d’Etat à l’Environnement : Mounir Majdoub
- Secrétaire d’Etat chargé des affaires de la femme de l’enfance et de la famille: Neila chaabane
- Secrétaire d’Etat auprès du ministre des Affaires étrangères: Fayçal Gouiaa
- Secrétaire d’Etat à la gouvernance et à la fonction publique: Anouar Ben Khelifa
- Secrétaire d’Etat au ministère de l’Intérieur chargé des collectivités locales : Abderrazzek Ben Khlifa

- Secrétaire d’Etat aux Domaines de l’Etat : Karim El Jamoussi

dimanche 19 janvier 2014

Psychedelic Tunis : chronique de la folie ordinaire

Prélude à la tempête


Rien de mieux qu’une mauvaise journée pour réaliser que tu ne t’en sortiras jamais. Le jour où tu te rends compte que ta vie est un vrai désastre, que l’amour propre est un vague souvenir — un peu flou — et que tu te surprends entrain de voler deux cent millimes à un mendiant aveugle, ce jour-là, sache qu’il n’y aura plus jamais de miracle pour toi. Tout ce que tu as pu accomplir jusqu’ ici se décompose chaque jour sur le trottoir du quotidien et les choses sont ce qu’elles sont depuis un moment : des équipes de foot n’ont pas remporté la partie qu’elles devaient gagner ; la rouzata n’a plus le même goût.
Rouzata : Boisson délicieuse : une fabuleuse mixture à base de sucre, d'extrait d’amandes, de sucre, d’eau et de sucre. Elle est spécialement recommandée pour les diabétiques en mal de sensations fortes.
Les chats des rues se reproduisent à une vitesse vertigineuse ;  j’ai mal partout – je dois être à une ou deux années de ma date de péremption – ; pire que tout, Mosaïque FM émet toujours sa musique merdo-libanaise en toute impunité.
Prenez-moi pour un de ces cinglés alarmistes, conspirationnistes doublé d’un khobziste si ça vous plait!
Khobzite : Philosophiquement : cloporte.  Politiquement : ni de droite, ni de gauche et même pas au centre. Religieusement : alcoolique pratiquant. Signe particulier : malchance chronique
Oui prenez-moi pour un Khobzite si ça vous fait plaisir, mais un jour, vous aussi vous admettrez que l’univers perd complètement la boule. Et l’on n’y peut plus rien.
On s’est tous plantés quelque part et personne, non personne, n’a demandé son avis à Labib! Il faut que j’arrête de réfléchir. Il faut que je mette le temps dans une enveloppe et que je l’envoie par la poste à une adresse qui n’existe pas. Maintenant, j’ai seulement envie de survivre sans emmerdes. Bien, maintenant qu’on a mis les points sur les zi, on peut passer à autre chose. Je vous décrit le temps.


Gloup, gloup. Ce soir, il fait méchant temps, mais méchant, méchant, méchant! Genre comme un pitbull assassin à qui vous venez de foutre un gros coup de latte dans les couilles…gloup, gloup…les gouttes de pluies sont des lames de rasoir et le pitbull vous fixe dans les yeux. Chaque goutte de pluie devient une particule de mort en traversant les nuages de pollution…gloup, gloup…je les comptes à travers la fenêtre…gloup, gloup…Tunis est là derrière la vitre…Tunis m’observe…Tunis me déteste…Tunis veut me faire la peau depuis le jour où je suis né...gloup, gloup. Mais, c’est mon anniversaire, pas question de reculer devant le mépris du destin ; ce soir, on fête…gloup, gloup...l’occasion parfaite pour s’envoyer un verre de rouzata et un fricassé chez el Guejmi Bouzarda.

En route pour l’enfer

En voiture : vieux journal froissé, cent quatre-vingt factures jamais payées, trois gros câbles jaunes, une kantoula qui traverse tout le tableau de bord de Nietzsche à Zarathustra. En somme, rien d’extraordinaire, à part, peut-être, Hemingway, le vieux et la mer qui coulent avec la roue de secours crevée dans le coffre arrière. Quoi qu’il en soit, par delà bien et mal, la rouille avait remporté une victoire totale sur la peinture de ma 4L série 18 de 1964.

La clé qui tourne, le moteur qui expire, le tas de boulons qui vibre, la ferraille qui grince dans le gris du pot d’échappement. C’est parti! Faire le chemin jusqu’aux quartiers chauds de la ville, griller les feux, braver les sens interdits, garer la voiture en démolissant les rétroviseurs de quinze autres véhicules pour rejoindre Bab Dzira est une sacrée épreuve. J’en ressors brisé à chaque fois. Mais qu’importe la douleur lorsque la récompense est au bout du chagrin…Rien à redire, il n’y a rien de mieux qu’un trottoir pour bien se garer à cette heure-ci. Le quartier est devenu très dangereux ces derniers temps. Il ne faut surtout pas y traîner trop longtemps, les zombies de Boumendil sont aux aguets.



Dans l’antre du mal

Descente de voiture, volant, poteau gris, bouche d’égout, pouce, clef, index ; bien installées dans mes chaussures made in boumendil, mes jambes ne contestent pas de traverser les deux rues qui me séparent du hanout d'El Guejmi Bouzarda. Sans blague, jusqu’ici, tout se passe sans accrocs. Si seulement Labib pouvait voir tout ça!

Ténèbres et ténèbres encore. A cette heure-ci, Bab Dzira ressemble à une bouche de l’enfer grande ouverte et prête à vous dévorer l’âme. No Future, prise dans les ténèbres, la zone a le charme indécent des cimetières profanés. No Future, l’éclairage des rues hésite entre une lueur bleue cadavre et jaune Elton John. No Future, ma présence agace les chats affamés qui sont bien les seuls à oser briser le silence qui règne ici. No Future, le trottoir rejoint le ciel en grimpant sur les murs. No Futur, à chacun de mes pas, les rats se cachent et remuent leur queues dans leurs trous à rats en rêvant à la lune comme un démon cinglé.No Future, à cette heure-ci, tout est fermé, tout est scellé, tout est barricadé, sauf le vieux Bouzarda et la lahham transformé en distillerie clandestine occupée par quelques Khalaieg. No Future, les moustiques vampires s’alternent sous la lumière des réverbères. No Future, le pavé me pousse avec entrain jusqu’au fond de l’impasse. No Future, est-ce que vous avez remarqué tous ces graffitis "No Future" taggués sur les murs ?

Cafards, poubelle renversée, nuages de cire. J’y suis. Ouvrez grand les yeux : vous croyez lire ces mots noirs peints au pinceau sur la tenture verte « Bouzada Okla Khafifa», mais détrompez-vous! Tentez de vous concentrer, essayez de percer le voile de l’évidence, la vérité par-delà le masque et vous verrez que d’autres mots gravés partout! Dans l’air et sur votre peau, sur le ciment du pavé et  au-dessus de votre tête. Ils collent à la moindre goutte de votre sang : «Vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir». Rats, ici, personne ne demande son reste. Personne ne discute la recette du cuisinier. Rats, en franchissant le seuil, on prête obédience à l’ordre établi ou alors on s’expose aux forces du mal.  Rats, un seul conseil : Oubliez vite tout ce que vous pensiez acceptable sur l’hygiène, le bon sens ou  l’humanité. Rats, oubliez jusqu’à votre nom et planquez vos plus précieux souvenirs quelque part dans un coffre fort. Rats, barricadez-vous en vous-même. Rats, enfermez-vous en vous-même à double tour, et quoi qu’il arrive, bouclez-la. Bou-clez-la nom de Dieu ! Je franchis le seuil de Bouzarda. Il y a des gros rats partout.

Le temps s’effondre. Moins d’une seconde à l’intérieur et quelque chose en moi se brise. Un bruit sec, le miroir de mon âme vient de se fêler. Aucun doute, ce lieu est hors normes : quatre mètres sur deux de vieilles briques en ruine, de fragrances d’ordures, de peintures écaillées et de grincements de  rouille. Tabourets, cafards, poussière, poêlon d’huile, invasion de rats schizoïdes. J’ignore pourquoi ce lieu maudit n’a pas encore été brûlé et démoli jusqu’à la dernière kantoula par les services de l’hygiène, ou par le ministère de l’environnement, ou par l’ONU ou par la brigade anti terrorisme ou par ou par ou par, bla bla bla.  L’enfer avait bien étendu son royaume jusqu’à la surface, ici à Tunis, la ville ou l’on vieilli sans jamais grandir.
La question que vous vous posez en ce moment : Mais qu’est-ce qu’il fout là ? Hein ? Oui…non…sérieusement, qu’est-ce que je fous ici ? Hein ? D’accord, je vous balance tout : aucun être doué de raison ne devrait s’aventurer dans cette zone maudite. Folie furieuse ! Mais, c’est trop tôt pour les explications…patience…patience. J’accroche le cœur et l’estomac à la ceinture et j’avance comme un cloporte. Rien de nouveau, rien de différent, rien de surprenant et toujours la même scène : six damnés attendant leur fricassé. L’œil rouge, haletant et la bave aux dents. Ils sont pires qu'el kalb el makloub el mojrab qui n’en peu plus d’attendre sa prochaine victime. Ils sont tous là et tous dangereux : Satour Van Damme, alias “saffeh Jelma“. Azrail, Weld el Zollat, Hitler Weld Mongia, Garmach Garmach, and the last but not the least, El Haycha ben Haycha. Mon asociabilité pathologique me suggérait curieusement de ne pas socialiser avec ces cinglés. Je prends note de l’avertissement de mon surmoi freudien et je tente un deuxième pas vers le comptoir. Mauvaise idée, très très mauvaise idée! Le plus laid, le plus imposant de tous ces malheureux m’attrape par le col et me repousse vers le fond du local comme une choulika made in Shanghai.




Pas de panique, on respire : inspiration, expiration, un, deux, un, deux, un, deux ouf ─ Rien d’alarmant, rien que du quotidien et du quotidien tunisien ordinaire ─ Un pas vers l’arrière puis un deuxième et je recouvre mon équilibre. Je me retrouve dos au local à ordures. Réflexion faite, je me sentais enfin dans mon élément. Je vous vois arriver. Inutile d’entamer ici l’éternel débat sur la civilité ou le courage. Au jeu de la bagarre, Satour Van Damme aurait vite fait de mettre en pièces. Il m’aurait réduit en miettes sans que personne ne s’en soucie. C’est comme ça. Il vaut mieux attendre tranquillement sans souffler mot. Écoutez attentivement le seul conseil que je puisse vous donner si vous veniez à vous retrouver dans une situation similaire. Si un jour vous vous retrouvez piégés dans une infecte okla chaabia de Bab Dzira infestée par quelques égarés qui empestent la mort, un seul conseil : essayez de rester enjoués et polis.

Tic tac, les minutes filent sans jamais revenir et les rats s’enfilent les un dans les autres sans jamais bouleverser la chaîne alimentaire. Tic tac, la situation est plutôt confortable : je suis bien installé en bout de queue. Bien accroché au comptoir, je m’occupe en observant les rats qui exercent la démocratie dans leur coin. Tic Tac, pour dire vrai, si le premier bouton de mon pantalon n’était pas entrain de foutre le camp, je me serais senti presque heureux. Tic tac, voyons le bon côté des choses : ces délinquants ne bronchaient pas et attendaient pacifiquement leur fricassé, chacun pensant qu’il était le seul à maîtriser le secret de Dieu et du Big Bang et comme chacun de nous, chacun d’eux attendait de la vie qu’elle lui serve sa ration de foot, de sex, d’argent ou d’enfer. Je vous épargne les détails. Tic tac, entendons-nous bien, malgré mon asociabilité, je n’ai jamais eu de mal à copiner avec les égarés, mais n’ayant jamais fait de prison, personne ne m’aurait pris au sérieux ici. Tic tac, c’est comme ça, faut se faire une raison, pas de considération pour les paillassons sans casier  judiciaire ! Tic tac, tic tac, tic tac, cou cou, cou cou, cou couuuuuuuuuuuuuuu!

Cent-vingt millimes, les minutes passent agréablement en compagnie des rats qui viennent de renoncer à la démocratie au profit d’une partouze anarchiste ; une probable variante issue d’une copulation improbable entre le capitalisme sauvage et le marxisme islamiste. Cent-vingt millimes, El Guejmi Bouzarda œuvrait en silence : couteau subsonique fendant la pâte à frire, cuillère de sel, de sang et d’étoiles, rouge jaillissant pour déchirer le continuum espace-temps dans les ténèbres, mélange d’épices et poussière de vie. Cent-vingt millimes, rien à redire, tout cela suffisait à évincer mes doutes quantiques et renvoyer mon principe d’incertitude chez Heisenberg. Cent-vingt millimes, ce type m’a toujours intrigué (Bouzarda pas Heisenberg), impossible de deviner par quelle équation biologique la nature l’avait fabriqué. Cent-vingt millimes, ne nous méprenons pas. Je ne suis pas de ceux qui jugent l’autre selon les conventions esthétiques. Mais là…là…là…vous conviendrez que sa physionomie est un improbable désastre ! Cent-vingt millimes, le problème est causé par l’ensemble des traits qui n’arrivent pas à cohabiter ensemble. Cent-vingt millimes, le reste du bonhomme est une installation en faillite, un milliard de pièces détachées inutiles et défectueuses. 

note pour moi-même — Éviter de m’égarer sur la dentition et l’haleine de ce personnage. Sa bouche est un défi aux grands succès de la dentisterie — fin de note. 

Cent-vingt millimes, reconnaissons-le, l’ami Bouzarda n’avait pas la classe ! Cent-vingt millimes, permettez-moi ce brin de poésie, une brève description de la scène récurrente durant la préparation du fricassé :
Bouzarda se fourre le doigt dans le nez et se gratte dans toutes les trois dimensions de la cavité nasale.
Il en sort une famille de morves plus ou moins visqueuses, plus ou moins sèches, plus ou moins verdâtres ou jaunâtres, ça dépend évidemment de la saison. Papa morve, maman morve et bébé morve, tout le monde est là.
D’un geste épique, grand seigneur, Bouzrada, fait virevolter la petite famille Morve à travers la salle.
Rodée et calculée, la trajectoire de ma famille morve frise les visages de l’assistance avant de finir sa course contre le mur du fond. Là, elle reposera à jamais avec ses ancêtres. Si seulement Labib pouvait assister à tout ça.

Cent-vingt millimes, mais, revenons-en au présent immédiat. La page centrale du journal al Dhamir avait bien réussi son coup. Elle s’était reconvertie, je l’avoue avec succès, dans la restauration en recouvrant mon repas d’anniversaire. Elle se colora brusquement d’une tâche d‘huile dégueulasse, mobile et infinie. Cent-vingt millimes, le silence était rompu. La sentence de l’artiste tomba comme au tribunal des juges en perruque:
-Het mié wou îchrine franc ya khra ! Exigea-t-il avec une concision et une fermeté admirables, qualités qui font grandement défaut à l’homme moderne.  Calmement, je décaisse la somme et j’emporte mon fricassé vite et loin sans un mot, les yeux baissés et en évitant de croiser son regard. Cent-vingt millimes, ne croisez jamais son regard, jamais ! Au passage, vous comprenez maintenant pourquoi je risque ma peau pour un fricassé : Cent-vingt millimes ! Trouvez-moi un seul commerce d’alimentation épargné par l’inflation de ces soixante-dix dernières années à Tunis et je vous promets de ne plus jamais traîner dans les parages.

Je m’accroche férocement à mon dîner en bravant le néant des trottoirs. Méfiant envers tout et envers tous, surtout envers ces enfoirés de chats qui me guettent avec leurs moustaches connectées directement sur mon cerveau pour m’hypnotiser. J’accélère jusqu’au tas de ferraille et clic clac, portière ouverte, portière fermée. Je balance le fricassé sur le siège passager et m’installe face au volant, les globes oculaires bien centrés dans la cavité orbitaire. Bavant dans la hrissa diluée à l’eau du robinet dans un concentré de haine désespérée, le fricassé accepte la place du mort en obtempérant sans résister.

Haha, mes chers amis, mes très très chers amis, le temps n’est plus aux politesses et aux manières. Haha, je vais manger le fricassé en conduisant et tout salir! Haha, un quart d’heure parmi les damnés, certes, oui, mais il était enfin à moi! Prêt à être mordu, mâché et englouti sans la moindre pitié! Bouchée après bouchée, le fricassé succombera sous la cruelle mécanique de ma mâchoire entre les canines, les prémolaires, les molaires et les post-molaires. Haha, une mise à mort en bonne et due forme, nette et sans bavure ; je vous le garanti. Plus tard, il se vengera. Il me tourmentera la digestion et me filera d’innombrables saloperies en me bousillant l’intestin grêle du Nord du duodénum jusqu’au Sud de mon iléon en passant par l’infini de mon jéjunum. Haha, qu’il est bon de vivre en poète ! Haha, la clé tourne dans la rouille de la serrure. Haha, le moteur agonise sous le capot. Le gris de la fumée enfume ces enfoirés de chats. Haha, si seulement Labib pouvait assister à tout ça… haha hihi hou hou !

Chroniques d’une démence annoncée

Grrr, drôle d’atmosphère dans la 4L, rien d’inhabituel pourtant. A part ce grognement. Grrr, c’est dérangeant. J’ai l’impression que quelque chose bouge, que quelque chose m’observe et qu’elle est là, ici dans la voiture. Grr, un regard tourné vers le fricassé, je remarque que le papier à journal est entrouvert et je suis certain qu’il ne l’était pas l’instant d’avant. Grr, le fricassé grogne et il grogne de plus en plus férocement ! C’est quoi ce délire ? Grr, il a l’air de m’en vouloir. C’est quoi ce délire ? Il bouge, s’agite comme un fauve enragé. Grr, il a l’air de vraiment m’en vouloir. Grr, mais c’est quoi ce délire ? Grr, agissons avant que ça ne devienne dangereux ! C’est peut-être un fricassé sauvage !
Grr, d’un coup de pied qui ne doute de rien, j’envoie le fricassé hurlant bouler à travers la voiture. Grr, il rebondit et s’écrase en grognant quelque part à l’arrière. Grr, je crois que cette saloperie bouge encore ! Grr grr, pas possible ! Le fricassé se ressaisi! Si je reste là un instant de plus, il ne tardera pas à réclamer vengeance pour cet innocent coup de pieds involontaire ! Grr, grr !La peur, la folie et le désespoir me donnent assez de forces pour larguer mon corps hors de la voiture. Je me cogne au passage tout ce qui peut se cogner dans une portière de voiture. Grr, grr, heureusement, sûr, positif et plein de bonnes attentions, le sol m’accueille immédiatement.

Oui lecteurs, je vous entends d’ici : « ce type est aliéné, ivre, ou peut-être les deux à la fois ».
─ Si la folie vous intéresse, n’y pensez même pas! Je ne vous toucherai pas un mot de la mienne. Contentez vous de la votre ! Sachez seulement que la folie, en un sens, est un être supérieur qui sait où vous trouver et surtout quand. Puis, les cinglés, j’en ai vus partout, dans les rues, chez le hammas, au café du coin, beaucoup au stade et à la bélédiyya. Ils sont partout ! —

Grr grr, toujours est-il que durant cet interlude sur la folie, le fricassé s’était projeté comme une balle à travers le barebrise en l’explosant en mille miettes dans et me poursuivait depuis au moins cinq mauvaises minutes dans les ruelles de Bab Dzira. Grr grr miaou, quatre chats errants, un mendiant aveugle, trois-cent milles fantômes et un vendeur de merde en plastique, cette course-poursuite me noie dans la sueur et je n’ai plus de souffle. Grr grr boum, mon cœur bat son rythme dans mes oreilles. Le sang fouette mes veines comme de l’acide en ébullition et l'orbite de ma tête décide de se mettre à tourne dans le mauvais sens. Grr grr, cinq rues que la chose ne me lâche pas et je n’ai plus la force de faire un pas de plus. Grr grr grr, mon corps décide de s’arrêter net. Sur le trottoir d’en face, la chose m’imite. Grr grr grr, elle me fixe avec ses vilains yeux. Il n’y plus aucun doute, elle a décidé que l’heure était venue ! Grr grr grr, elle tombe le masque – c’est-à-dire le papier journal – et découvre le visage de la vengeance. L’espace d’un instant d’éternité, nos regards se croisent : un éclair entre deux enfers. Ca me dépassait tellement, c’était puissant, comme dans les grands cauchemars ou à l’hôpital public après une cuite au legmi taillé au gasoil de contrebande algérien. Grr grr gr, l’éternité de ce regard échangé, j’ai vraiment cru que j’allais y passer. Durant la fuite, l’idée que j’allais bientôt rejoindre le sous-sol aux côtés de mes ancêtres s’insinua comme un vautour sous mon crâne. Ha gassab woukhai, dezz ettarg chwai…J’ai eu recours à toutes mes forces pour l’empêcher de capturer mon âme, et quand tout semblait perdu, l’espoir jaillit des noires profondeurs du désespoir et réveilla en moi une force inimaginable : la force du khobsiste. Et sans en avoir reçu l’ordre, mes jambes repartaient à l’assaut du trottoir. Grr grr gr, je vendrai ma peau très très chère, haha ha houhou hou ! Il court, il court, le furet, le furet des bois, mesdames…Derrière moi, la chose s’accrochait toujours, elle hurlait et dévastait tout sur son passage. Grr grr gr, je crois qu’elle vient de renverser la statue d’Ibn Khaldoun ! Grr grr grr et grr, c’est le cri du fricassé sauvage ! Miaouuuuuuuuuuuu, je viens d’écraser la queue de l’un de ces enfoirés de chats ! Je t’emmerde le chat ! Je t’emmerde le chat ! Je t’emmerde le chat !


Qui peut croire à cette histoire ? Qui ? Mais Qui ? Hein ? Un fricassé qui prend vie et s’attribue la mission divine de me faire la peau ! Hors de question! Je ne laisserai pas cette ville et le cosmos me prendre en défaut. Jamais ! Vous savez, au fond, je suis un être bon et plein de bonnes intentions. J’ai même une ou deux qualités. Tiens, par exemple, je ne mens jamais avant la première cigarette du matin ! Sans compter que j’adhère au monde bien plus que n’importe quel zombie qui se tape chaque jour plus de 10 heures au bureau. Puis merde, moi aussi j’avais des rêves : Je voulais devenir écrivain. J’ai même participé à un concours littéraire il y a trois ou quatre ans. Mais voilà qu’un jour, un membre du jury débarque chez moi en me disant « en vous lisant, j’ai tout de suite compris que vous aviez besoin de moi, je suis psychiatre. ». Fin prématurée d’une carrière sans promesse.Si seulement Labib pouvait assister à tout ça…

Dans la fuite, un espoir demeurait

Je devais absolument, mais absolument trouver des mammifères bipèdes pour vérifier la réalité de ce qui me traquait. Oui, voilà l’idée ! L’avenue Bourguiba ! Là, je pourrais peut-être bien m’en tirer ! Je me jetterais à travers la première porte ouverte du ministère de l’intérieur. Entouré de flics bipèdes, le fricassé n’insistera plus et renoncera à l’idée de me faire la peau. Croyez-moi ou non, c’est dans ces moments-là qu’on commence à admettre l’utilité de l’ordre public. A 22h53, chemise débraillée, la langue gigotant hors de la bouche et détalant comme un lapin bipède et condamné, j’ai fini par comprendre, qu’aussi inutile puisse-t-elle être, ma vie de bipède m’était essentielle.
Un coup d’œil derrière, le fricassé était toujours là ! Et en plus, il a des dents maintenant.  Le spectre de la peur qui m’habitait m’aida à accélérer. 

— note pour moi-même Au moment ou vous admettez qu’une chose horrible est horrible, elle devient encore plus horrible. fin de note—

 Voilà l’espoir, je ne suis plus qu’à quelques pas du poste de police du 7ème ! Trois, deux, un, ouf, j’y suis. Je décélère et j’entre comme si de rien n’était en affichant une tête d’imbécile fini. Par mégarde, je heurte le premier bipède en uniforme. Prenant conscience de la complexité métaphysique de la situation, mon Ça freudien ordonne à ma bouche de se débrouiller toute seule comme une grande. Je vous laisse savourer:

-Salem, bellehi j’ai besoin d’un madhmoune wilada aich khouya.
-Taw billéhi chbik ? Stoukou walla titdhoumir ya kalb ? Barra lil baladiyya ! Ayya chirr tjabbèd !

-Pardon M’sieur l’agent, j’ai été un peu malade ces dernières années.

Je tourne lentement les talons pour faire un demi-tour net. Le célèbre demi-tour du bipède coupable. Rien ne m’importait plus, j’étais enfin débarrassé de la créature…enfin, c’est ce que je croyais. A peine un pas…un instant…tout bascule. Le temps se gela autour de moi comme le sang dans mes veines. Le fricassé était avec moi ! Il avait dû me sauter dans la main en entrant au commissariat. Panique ! Panique ! Panique ! Pas de panique ? Plus jeune, j’ai regardé tous les épisodes de Mc Guyver. Je m’y connais bien en situations désespérées. Qu’est-ce qu’il aurait fait dans cette situation ? Réfléchis ! Réfléchis ! Réfléchis ! Ca ne marche pas ! Et pourquoi ça ne marche pas ? Ah oui, je dois faire tourner le générique de McGuyver dans ma tête ; c’est toujours comme ça que Mc Guyver trouve des idées géniales !  Tatatata tata ta ta titi tiii titi tiiiii. Réfléchis ! Réfléchis ! Réfléchis ! Ah voilà, j’ai trouvé ! Je suis sauvé haha haha houha ! Je viens d’avoir une idée digne de l’équation différentielle de l’effet photoélectrique ! « Boc », c’est le bruit que vient de faire le haggis en atterrissant dans la corbeille à papier du commissariat. Avouez que c’est une idée géniale ! Qu’auriez-vous fait à ma place ? Réfléchissez-y bien…Si seulement Labib pouvait assister à tout ça.

Ce n’était pas la fin

Finalement, je n’avais jamais remarqué combien l’air du centre-ville était frais et combien les immeubles qui paraissent tellement moches le jour étaient, mmm, des immeubles tellement moches la nuit aussi finalement ! Tout ça a dû se passer dans ma tête, seulement dans ma tête finalement. Finalement, j’ai dû me sentir seul et mon imagination a fait le reste. Je devrais peut-être faire du sport ou me faire quelques amis, peut-être me remettre à l’écriture et arrêter de manger des trucs louches. Bon, fin de l’histoire, à la prochaine ! Bye bye ! — note à moi-même : finalement, j’utilise trop le mot «finalement» dans ce paragraphe finalement — fin de note

Héhé, vous pensiez sérieusement que c’était la fin ? Accrochez-vous bien à votre plexus cervical, voici la fin de cette histoire :

Petit jeu distrayant avant d’aller plus loin
Cherchez l’intrus parmi les expressions décrivant la scène suivante :
1-Démence
2-Angoisse
3-Günter Van Der Crokbüster adore cueillir les fraises dans les bois de printemps. Il exalte la vie en courant nu à travers champ en chantant jovialement avec les oiseaux multicolores. Quelle grâce!
Fin du petit jeu distrayant avant d’aller plus loin
Je venais à peine de sortir du ministère quand j’ai entendu milles hurlements, quelques jurons, trois coups de feu suivis d’un silence bureaucratique. Instinctivement, je rebroussais chemin et j’entrais à nouveau au ministère de l’intérieur. J’y découvris cinq flics debout, leurs beretta 9mm fumants encore dans les mains. Le fricassé, lui, gisait en agonisant sur la chaise du ministre de l’intérieur ensanglantée de sauce hrissa. Le bonhomme tremblait sous la couverture de l’édition érotique de Majallit Majid.

-Qu’est ce qui s’est passé ? Dis-je avec la voix du traître étonné.
-C’est un fricassé ! Juste après que tu sois sorti, il a bondi vers la fenêtre en mordant ses barreaux ! Puis comme il n’y arrivait pas à sortir, il a sauté sur monsieur le ministre pour le mordre. On a tous chargé et on a tiré sur sa gueule et wou dine waldine tiiiitttt nous ne l’avons pas loupé cette saloperie !
-Il est mort n’est-ce pas?
-Bon Dieu, on n’en sait rien ! On n’a jamais tiré sur un fricassé nous ! Bon, maintenant tu reprends les restes parce qu’ils sont ta légitime propriété citoyen.
-Zêtes sûr monsieur l’agent ? Parce que, mais pourtant, et pourtant…
-Affirmatif, c’est un ordre, on ne discute pas citoyen. Ayya si lekhra!

A mon hésitation de prendre en charge la dépouille du fricassé à cause de troubles liés à un dysfonctionnement dans l’hétéromodalité dissociative de mon lobe pariétal, la police opposa une terrible absence de conviction. J’ai dû me résoudre à ramasser ce qui restait du fricassé dans un sac en plastic biodégradant. Puis, sur le pas de porte, j’ai jeté un dernier coup œil furtif sur le ministre. L’homme était encore sous le choc tremblant comme un cochon irlandais souffrant de la maladie de la vache folle. Cette scène m’obligea à faire tomber une vérité universelle : l’uniforme n’est pas uniquement au service de la chaise électrique. Si seulement Labib pouvait assister à tout ça.

A peine dehors, je sautais déjà dans le premier taxi qui faillit m’écraser. Le vieux bonhomme sympathique me jurait par tous les saints qu’il était, Imed Rinn Rinn, le célébrissime président du fan club de l’immense dame de la chanson contemporaine  Fatma Bousseha . Ah, Fatma ! Que Dieu lui vienne en aide et la bénisse ! Qu’il l’embaume d’ambre et de jasmin et fasse fleurir bientôt des tulipes sur sa tête. Rotation rapide des roues, levier de vitesse grinçant, autocollant Taraji collé au Barebrise, paillasson exotique sur le tableau de bord, la ville défile au rythme de Ya Amm Echifour. jusqu’à ce qu’on arrive au cimetière du Jallez. Je cède les un dinar neuf qui me restaient en poche à Amm Echifour et je descends. Je me dirige vers les hauteurs du cimetière et là, tout en haut, entre deux vielles pierres, j’enterre le fricassé.


Epilogue à la lune

Cette nuit-là, en rentrant chez moi, j’avais une sensation agréable, comme si quelqu’un veillait sur moi depuis la cime de la colline du Parc Ennahli. Là haut, tout n’était que quiétude, calme et décomposition cadavérique silencieuse. La brise tunisoise emporta mon ectoplasme en caleçon jusqu’au sommet du parc. Je sentis que le moment tant attendu était arrivé. Labib et Moi allions enfin pouvoir faire la paix. Il était là, assis sur la pierre tombale de la république en se berçant comme un écolier sur sa balançoire. Il tirait calmement sur un joint de zatla dans son pyjama bleu. Il m’attendait. Son regard bienveillant transperça les nuages et traversa la ville comme un tonnerre grandissant pour m’atteindre en pleine affection. Je l’avais retrouve. Il avait fini par me repérer. Et pour la première fois de ma vie, j’étais content de sentir la présence de Labib. Nous convînmes des conditions de sa reddition : abolition de la république, port du string, légalisation de toutes les drogues et extermination de tous ces enfoirés de chats. J’étais réconcilié avec Tunis. Je pouvais enfin ouvrir la fenêtre pour laisser entrer la ville. Labib, il était et il sera toujours là pour veiller sur nous tous. Il nous protégera contre les fricassés enragés et la malchance des perdants. Je catapulte un regard trans-dimensionnel vers Ennahli pour croiser une dernière fois son doux regard. On se jauge un instant ; piégé sous sa fourrure, Labib l’avait mauvaise, il me regardait dans le blanc des yeux mais je ne pouvais plus rien faire pour lui. Il avait beau me zieuter, il savait très bien que, ni lui, ni moi, ne savions vraiment ce qui s’était passé ce soir. En somme, nous nous avouâmes que tout ça n’était rien d’autre que de la folie ordinaire. Et quoi qu’il se fût vraiment passé, demain, le soleil refusera encore de nous regarder dans les yeux…nous ferons de notre mieux pour nous arracher au trottoir du quotidien. Rien que de la folie ordinaire je vous dis.

Je tape à nouveau sur la machine à écrire. J’ouvre une canette de Bouga Cidre millésime 1992 et je trinque à la santé de tous les perdants. Tiens, une dernière phrase qui jaillit, la lune qui se planque derrière la voie lactée pour s’en fumer une et je lacère une dernière fois le papier.
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