lundi 13 octobre 2014

Confessions politiques d’un connard cynique

Alors que la plupart de mes concitoyens boudent la politique, les loups édentés qui surpayent leur bière dans les bars à ptit’cons de la banlieue, comme les agneaux voraces qui diluent leur café allongé dans les attroupements à chômeurs du centre-ville. Moi, anarchiste non pratiquant, tel un con-citoyen terriblement concerné, je prépare mon passage du célibat provisoire à la démocratie légitime. A la demande de notre chère patrie qui, elle-même, me demande la main. Je joue le jeu : je vais voter.

Quelque part entre dimanche et lundi, après une poussée de fièvre nocturne, je rêve soudain d’avoir Mostfa Ben Jaafar pour grand-mère et Mehrzia Laabidi pour grand-père. Mémé et Pépé me bercent “nanni nanni y'a dostour, bouk Ennahdha wou Ommok tartour“. Je pose la tête sur les genoux de Mémé, et je pleurniche : “Dis-moi, mamie, pourquoi j’ai l’impression que la vie c’est plus compliqué qu’avant ? Pourquoi il faut que je choisisse un parti pour la vie ?”

Tout ça pour te dire, mon cher lecteur : je suis comme toi! Tu es passé de l’automne de la dictature au printemps arabe, du printemps arabe à l’hiver bougnoule, de la révolution du jasmin à la guerre des poubelles et tu angoisses pour demain. De brune la cinglée, de la blonde botoxée — au point d’être classée arme biologique par la NSA — ou de l’idéaliste à lunettes, avec ou sans voiture motorisée, tu ne seras pas déçu du voyage. Cette semaine, je vais choisir l’élue. Je vais sortir, flirter, embrasser et déshabiller toutes les politiques et choisir celle à qui je mettrai la bague au doigt avec pour témoins d'honneur Atide et Mouraqiboune.

Lundi, alors que soixante-douze spécialistes en économie s’agitent autour des programmes électoraux pour nous dire que tout ça c’est de la merde, je me prépare. Je vole une poule de taille moyenne dans le jardin de mon connard de voisin, je l’emballe dans le papier cellophane — tel un bouquet de roses — et je file à mon mon premier rendez-vous. Lundi, je vois mademoiselle Nahdha. Randa’vtha au zoo du belvédère. Entre la cage du singe Raouf et l’enclos de Bachkouta la cochonne, je l’invite à s’asseoir sur l’herbe. Toi d’abord ! Elle insiste. L’homme c’est l’homme, dit-elle soumise comme un chien à qui l’on caresse le ventre.

Elle se raconte sans retenue : elle, elle me jure qu’elle est vierge, elle me dit qu’elle a peur de dieu. Elle me raconte qu’elle prie 12 fois par jour qu’elle a été 17 fois au haj. Elle me promet d’être fidèle et loyale, de me cuisiner trois repas chauds par jour, elle me promet de repasser mes chemises même celles qui sont déjà repassées, elle me promet de plier mes chaussettes, elle promet de me lécher les pieds et de me récurer le nez avec ses orteils. Elle promet aussi de m’emmener en Turquie chez sa maquerelle pour notre voyage de noces. Moi, moi je suis pesé et emballé. C’est la femme de ma vie ! Sans plus attendre, je la prends dans les bras et je l’embrasse comme yajouz, c’est-à-dire, à pleine langue. Et c’est là que le train de l’amour percute un goût d’inattendu. Sa bouche pue le pétrodollar. Je la regarde droit dans les yeux, elle me jure qu’elle n’a jamais embrassé personne avant moi. J’insiste, elle persiste. J’accuse, elle m’avoue finalement que c’est une nymphomane. C’est plus fort qu’elle, elle s’offre au premier touriste qatari et au dernier visiteur américain qui lui file quelques dollars. C’est plus fort qu’elle ! Elle a même remplacé les dents tombées à force de tailler des pipes à tout ce qui possède un porte-monnaie avec des dents en titanium blanc. Je finis par comprendre. Au fond, elle me fait de la peine. Elle, elle aime Solta et Flous et elle les aime plus fort que moi et que Siayada Wataniyya. Elle aurait bien vendu son âme pour Solta, mais elle l’avait déjà bradée contre un paquet de Chocotom. Je me méfie des prêcheurs. De quoi vivrait l’Église, si ce n'est du péché de ses fidèles ? Nahdha pourrait vendre des chats à une souris parce qu’au bout du compte, le ras el mel est Jabène. Bref, elle, c’est Nahdha, et c’est une grosse cochonne hypocrite, une meurtrière qui pleure ses victimes, et moi, je reprends ma poule qui se débat comme yajouz dans le cellophane et je me casse. Maktoub.

Cette semaine, Karboul fait un sans faute, mais il est vrai que nous ne sommes que mardi. Mardi, j’enchaîne. Je la sens bien cette journée. Je vole une voiture devant zazzar el 7ouma et je passe chercher Jomhouri au Lac. Jomhouri n’est pas franchement canon, mais bent 3ayla wou zid 3la niyyetha. Elle me parle de son papa, Si Amil Tounsi, un héros de la classe ouvrière. Elle me parle de sa maman, Mme Démocratie Progressiste, une bourgeoise bien engagée ; en somme, des gens bien comme il faut. On monte en voiture, elle veut m’emmener à  Carthage. Elle me dit de prendre à droite, je tourne à droite, elle crie :  “non ! J’ai dit à droite pas à gauche”, je prends à gauche. Elle hurle : “non à gauche !” Et on fonce tout droit dans le mur du hiwar el watani. La voiture est défoncée. J’ai compris, Jomhouri est gauche, mais aussi maladroite. C’est une autodestructrice, elle est prête à cuisiner les tartes qu’on lui balance à la tranche. Elle a perdu la boussole, ses instincts suicidaires voulaient nous faire prendre un mortel détour pour Carthage : celui qui passe par Montplaisir. Ezzanga hedhi ma t3addich, un coup à gauche, un coup à droite, même pas au centre. Au fond, elle est nulle part. Elle a peur comme le lapin crétin ébloui par les phares d’un voiture sur l’autoroute. Il y a des moments où il est bon d'écouter sa peur et d'autres où il est plus sage de faire comme si elle n'existait pas.  Je ne suis pas convaincu que la façon la plus rapide de mettre fin à une guerre est celle de la perdre. Je lui balance l’éternel “restons bons amis”. Elle, elle prend le dernier bus pour nulle part. Moi, je m’écroue sur le trottoir qui a la courtoisie de m'accueillir et j’attends la dépanneuse. C’est là qu’elle débarque. Maktoub.

Elle freine son bolide aérodynamique flambant neuf métallisé toutes options devant moi. Elle descend, la scène est au ralenti : talons aiguilles, jambes interminables, tailleur carré, montre de luxe, cheveux symétriques. Elle me tend la main et me ramasse : je suis Afek, dit-elle. Elle, elle me dit tout de suite qu’elle sait ce qu’elle veut dans la vie :  Moi. Moi, moi je palpite et la sueur s’évapore sur le goudron. Elle organise ma vie sur son Ipad air gold edition et me promet tout. On va investir dans l’immobilier : un S+17 sans prétention à la Kasbah et une maison de vacances pieds dans l’eau à Carthage. On aura une vie sexuelle productive qui générera deux gosses parfaitement rentables. On privatisera nos week-ends pour optimiser notre courbe de rendement. On spéculera sur l’amour jusqu’à la fin du quinquennat et elle allégera mes impôts avec un placement SICAV sur nos poubelles. Moi, moi je m’enflamme tel un Bouazizi, et je me dis que c’est la femme de ma vie. Physique de star et mentalité libertaire, autonome et passionnée. Alors soudain je m’interroge : pourquoi ne pas emménager ensemble Afek et moi ? Je lui dis “je t’aime Afek”, elle me répond  “je t’aime Wall”.  Wall ? Wall ! Qui ça, Wall ? J’ai compris, elle aime toujours son ex, ce connard de Wall Street. Moi, ce sardouk rapace, je n’ai jamais accepté ses idées. Lui, il raconte que le meilleur moyen de se débarrasser de la pauvreté, c’est de se débarrasser des pauvres. Mon cœur est brisé en 18,9 % net de taxes. D’un commun accord au bénéfice mutuel, on décide de devenir l’un pour l’autre, ce qu’un homme et un parti politique font le mieux : un plan sex régulier. Je ramasse ma poule cellophanée et je me casse. Maktoub.

Mercredi, je déjeune avec la vielle Nidaa à place Mohamed Ali. Elle, m’avoue tout de suite qu’elle n’est pas parfaite, mais si on convole, elle promet de me protéger contre cette grosse cochonne de Nahdha. Un oeil rouge et l’autre mauve, elle ne me parle que de son grand père Si Lahbib. Quelque chose ne marche pas entre nous. Nous sommes en 2014 et elle ne me promet rien de mieux que 1956. Elle me raconte des histoires sur l’avenir, alors que son avenir se conjugue au passé depuis 1987. J’ai essayé de l’aimer, mais le cœur a ses raisons malgré le viagra. C’est peut-être à cause de ce surnom affectueux qu’elle me donne et qui me refroidit. Gentillette, elle m’appelle  “Utile”, mais au fond, je sais que son seul grand amour c’est De5iliya. Bref, malgré son âge, Nidaa sait courir. Elle court derrière Bouguiba, mais elle ne rattrape que Ben Ali. Je me casse. Après tout, ma hiya illa Nidaa.

Non, vraiment, ça se présente mal. Du coup, je tente ma chance aux petites annonces du journal Al Badil. Allô, c’est Jabha ? Oui, c’est moi. Elle, c’est Jabha. Cette fille, c’est une vaie  tornade, fraîche comme le vent, forte comme un karkadann, orpheline de ses deux pères et cent pour cent patriote. Elle m’emmène au JFK, un bar infesté d’aspirants hippies. Chacun d’eux cumule plus d’échecs personnels que le club africain depuis 1920. On se saoule jusqu’au petit matin, même la poule cellophanée chante l’internationale au karaoké. C’est à ce moment-là, qu’elle me parle de sa meilleure amie Justice ben Sociale, son idéalisme m’emballe, avec son charme fiscal, nous n’aurons plus que l'impôt sur les os. On se dit “je t’aime” en tunisien et en égyptien, en irakien et en russe. Au corps à corps, elle s’emballe vite, et au moment de conclure, malédiction! Je découvre Joseph Staline tatoué sur sa fesse gauche et Saddam Hussein sur la droite. Mon désir de Jabha s’éteint comme un éclair entre deux enfers. En réalité, Jabha est schizo. Et les schizos finissent toujours par imploser. Je me casse. Maktoub.

Jeudi, j’accepte de prendre un café à l’étoile du Nord avec Massar. Massar, elle est parfaite : gentille mais pas conne, classe mais sans frime, intello mais pas mécanique. Massar, elle aime tout le monde : les chiens errants comme les chats domestiques, les vieux cons comme les jeunes morveux, les femmes qui aiment les hommes comme les hommes qui aiment les femmes et les hommes qui aiment les hommes qui aiment les femmes qui aiment les hommes. Bref, Massar, c’est le choix de la raison, c’est une fille qui ne risque pas de te trahir, une fille que tu peux présenter à ta mère. Nous décidons de nous revoir le soir histoire de mieux nous connaître. Je recoiffe la poule dans le colophane et je me dis que c’est la soirée décisive. Désenchantement ! Massar passe la soirée à parler de Nahdha ! ”Nahdha est une grosse cochonne, Nahdha c’est le diable, Nadha ceci, Nahdha cela”. Elle veut à tout prix me convaincre que Nahdha est une grosse cochonne. A force de parler de Nahdha, Nahdha était — au final — bien plus présente que Massar ce soir. Massar, elle est tellement parfaite qu’elle sait tout mieux que tout le monde. Et moi, je ne suis pas parfait. Je suis un connard cynique et entre nous, ça ne marchera jamais. Massar est tellement juste qu’elle devient coupable…et les obsessionnels me stressent. Bref, si Massar arrivait au pouvoir, elle mettrait toutes les autres Massar en taule. Je reprends ma poule cellophanée et je me casse, moi, le misérable. Maktoub.

Vendredi, j’optimise et je mise sur un double casting. J’ai rendez-vous avec les sœurs divorcées au club des cœurs brisés tout près du café ménopause. Les sœurs Dimoqraty, Tahalof la blonde un peu conne et Tayyar, la brune à moustaches. Bref, on n’a rien à se dire, je leur conseille de recoller les pièces avec leurs ex-maris, partant du principe, qu’en politique, il vaut mieux mourir avec un idiot que crever seul. Maktoub.

C’est là qu’elle débarque sans prévenir de Paris-Son-Refuge pour Carthage-Son-Palais. Elle, c’est une militante, une vraie. Elle, c’est Mou2tamar, “mais tu peux m’appeler CPR comme mes amis”, dit-elle. Belle comme une porte de prison, elle me raconte qu’elle est la plus honnête des politiques et que tout le monde est jaloux d’elle, surtout cette counasse de I3lem el 3ar. Elle me promet vengeance et plaisir. Elle est convaincue que la communauté des haines fait presque toujours le fond des amitiés. Si on convole, elle arrangera mes affaires dans une équation parfaite. Chaque chose à sa place, les bouteilles de Koudia parfaitement alignées dans la bibliothèque de l’amour, un cachet d’antidépresseurs sous chaque oreiller, un rail de coke long comme la liste des violations des droits humains à Redeyf. En somme, la vie rêvée des dingues. L’exercice du pouvoir a transformé cette abrutie moyenne en débile de compétition. Elle ne me regarde jamais dans les yeux. Elle a tellement milité qu’elle est devenue une vraie moujahda…moujahda mta3 nikah. D’ailleurs, depuis 3 ans, elle s’est faite nikaher par Ennahdha et tous ces complices, elle a même partouzé au palais avec Qatari, Ansar et Lijène. Bref, Mou2tamar est une vraie salope, pas étonnant qu’elle soit la meilleure amie de Nahdha. C’est plus simple ainsi, car l’amour tue toujours et la haine ne meurt jamais. Je t’aime, je t’aime, je t’aime, elle supplie.  Non, non n’insiste pas, Homsok Woufé ! Maktoub.

Samedi, lassé des femmes, je décide de retourner ma veste. Je vais rejoindre le peloton des pédales politiques. Le troupeau des hommes qui aiment les hommes qui n’aiment pas les femmes. Oui, je vais devenir politiquement homosexuel. Minuit trente-deux, Bar Ettaous, derrière le ministère de l’intérieur, juste en face des rails du métro, j’ai rendez-vous avec lui, la plus grande bitch’z du monde libre : Takattol. Accoudé au bar, Takattol, est gros, mou, dégoulinant de merde parce qu’il ne fait que se chier dessus depuis 3 ans. Takattol ne se sépare jamais de son fils Doustour, un nain difforme qu’il a eu suite à une partouze sauvage avec Nahdha et Mo2tamar. Remarque, Takattol ne porte plus de pantalon, il s’explique : “ça va plus vite comme ça je n’ai plus besoin de le baisser quand Nahdha, Ansar, Lijène et Mou2tamar ont une soudaine envie de tirer leur coup”. J’avais tout faux, Takattol, n’est pas homo — les homos politiques ont le sens de la famille — elle, c’est une grosse salope mythomane. La mythomane ne craint pas ses propres mensonges et ses trahisons parce qu'elle pense  qu’elle n'a rien à craindre de la vérité. Bref, Takattol est finalement comme le cheval de Churchill, il est dangereux devant, dangereux derrière et inconfortable au milieu. Je me casse. Maktoub.

Dimanche, je suis seul avec la poule cellophanée et la guerre. Le pays des larmes est tellement mystérieux. Il n’a rien à offrir que du sang, du feu, des larmes et de la sueur. Cette guerre est presque belle, c’est la respiration des Hommes. Sur ce champs de bataille, je n’ai pas de conseils à te donner, la plaine est en feu et chaque touffe d'herbe cache un ennemi. Comme toi, je finirai par m’engager avec la moins chiantes de ces tigresses en papier, et quoi qu’il arrive, dans cinq ans on aura divorcé. Dans l’isoloir, face à l’urne, on ne tire pas pour tuer, on tire pour ne pas être tué. Dans l’isoloir, face à l’urne, on ne tire pas afin de mourir pour la Tunisie, on tire pour que le salopard d’en face crève pour Qatar. Ainsi va la guerre et il n’y a pas de destin sans haine. Nous voterons dans l’isoloir, nous voterons dans les champs et dans les rues, nous voterons sous les mines et au-dessus des montagnes, nous voterons pour Chokri, nous voterons pour El Haj Brahmi, nous voterons pour Socrate et la légion des 300 qui marchent encore avec nous. Si nous ne le faisons pas pour nous, nous le ferons pour eux. Nous prendrons les urnes, sur mer, sur terre et dans les airs jusqu’à l’aube, car l'aube viendra et se lèvera pour mettre fin à la saison des larmes.

Une femme sublime n’a finalement rien de réel. Des fois, je suis nostalgique, je prends mon téléphone et je relis les sms de mon-ex, je caresse tendrement son numéro et je me dit que je devrais peut-être la rappeler pour un dernier tour. C’est une mythomane du beau, elle ne tient compte ni du passé, ni de l’avenir, c’est notre invention pour évacuer le quotidien. Elle s’appelle Thawra, l’art du possible.
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