dimanche 19 janvier 2014

Psychedelic Tunis : chronique de la folie ordinaire

Prélude à la tempête


Rien de mieux qu’une mauvaise journée pour réaliser que tu ne t’en sortiras jamais. Le jour où tu te rends compte que ta vie est un vrai désastre, que l’amour propre est un vague souvenir — un peu flou — et que tu te surprends entrain de voler deux cent millimes à un mendiant aveugle, ce jour-là, sache qu’il n’y aura plus jamais de miracle pour toi. Tout ce que tu as pu accomplir jusqu’ ici se décompose chaque jour sur le trottoir du quotidien et les choses sont ce qu’elles sont depuis un moment : des équipes de foot n’ont pas remporté la partie qu’elles devaient gagner ; la rouzata n’a plus le même goût.
Rouzata : Boisson délicieuse : une fabuleuse mixture à base de sucre, d'extrait d’amandes, de sucre, d’eau et de sucre. Elle est spécialement recommandée pour les diabétiques en mal de sensations fortes.
Les chats des rues se reproduisent à une vitesse vertigineuse ;  j’ai mal partout – je dois être à une ou deux années de ma date de péremption – ; pire que tout, Mosaïque FM émet toujours sa musique merdo-libanaise en toute impunité.
Prenez-moi pour un de ces cinglés alarmistes, conspirationnistes doublé d’un khobziste si ça vous plait!
Khobzite : Philosophiquement : cloporte.  Politiquement : ni de droite, ni de gauche et même pas au centre. Religieusement : alcoolique pratiquant. Signe particulier : malchance chronique
Oui prenez-moi pour un Khobzite si ça vous fait plaisir, mais un jour, vous aussi vous admettrez que l’univers perd complètement la boule. Et l’on n’y peut plus rien.
On s’est tous plantés quelque part et personne, non personne, n’a demandé son avis à Labib! Il faut que j’arrête de réfléchir. Il faut que je mette le temps dans une enveloppe et que je l’envoie par la poste à une adresse qui n’existe pas. Maintenant, j’ai seulement envie de survivre sans emmerdes. Bien, maintenant qu’on a mis les points sur les zi, on peut passer à autre chose. Je vous décrit le temps.


Gloup, gloup. Ce soir, il fait méchant temps, mais méchant, méchant, méchant! Genre comme un pitbull assassin à qui vous venez de foutre un gros coup de latte dans les couilles…gloup, gloup…les gouttes de pluies sont des lames de rasoir et le pitbull vous fixe dans les yeux. Chaque goutte de pluie devient une particule de mort en traversant les nuages de pollution…gloup, gloup…je les comptes à travers la fenêtre…gloup, gloup…Tunis est là derrière la vitre…Tunis m’observe…Tunis me déteste…Tunis veut me faire la peau depuis le jour où je suis né...gloup, gloup. Mais, c’est mon anniversaire, pas question de reculer devant le mépris du destin ; ce soir, on fête…gloup, gloup...l’occasion parfaite pour s’envoyer un verre de rouzata et un fricassé chez el Guejmi Bouzarda.

En route pour l’enfer

En voiture : vieux journal froissé, cent quatre-vingt factures jamais payées, trois gros câbles jaunes, une kantoula qui traverse tout le tableau de bord de Nietzsche à Zarathustra. En somme, rien d’extraordinaire, à part, peut-être, Hemingway, le vieux et la mer qui coulent avec la roue de secours crevée dans le coffre arrière. Quoi qu’il en soit, par delà bien et mal, la rouille avait remporté une victoire totale sur la peinture de ma 4L série 18 de 1964.

La clé qui tourne, le moteur qui expire, le tas de boulons qui vibre, la ferraille qui grince dans le gris du pot d’échappement. C’est parti! Faire le chemin jusqu’aux quartiers chauds de la ville, griller les feux, braver les sens interdits, garer la voiture en démolissant les rétroviseurs de quinze autres véhicules pour rejoindre Bab Dzira est une sacrée épreuve. J’en ressors brisé à chaque fois. Mais qu’importe la douleur lorsque la récompense est au bout du chagrin…Rien à redire, il n’y a rien de mieux qu’un trottoir pour bien se garer à cette heure-ci. Le quartier est devenu très dangereux ces derniers temps. Il ne faut surtout pas y traîner trop longtemps, les zombies de Boumendil sont aux aguets.



Dans l’antre du mal

Descente de voiture, volant, poteau gris, bouche d’égout, pouce, clef, index ; bien installées dans mes chaussures made in boumendil, mes jambes ne contestent pas de traverser les deux rues qui me séparent du hanout d'El Guejmi Bouzarda. Sans blague, jusqu’ici, tout se passe sans accrocs. Si seulement Labib pouvait voir tout ça!

Ténèbres et ténèbres encore. A cette heure-ci, Bab Dzira ressemble à une bouche de l’enfer grande ouverte et prête à vous dévorer l’âme. No Future, prise dans les ténèbres, la zone a le charme indécent des cimetières profanés. No Future, l’éclairage des rues hésite entre une lueur bleue cadavre et jaune Elton John. No Future, ma présence agace les chats affamés qui sont bien les seuls à oser briser le silence qui règne ici. No Future, le trottoir rejoint le ciel en grimpant sur les murs. No Futur, à chacun de mes pas, les rats se cachent et remuent leur queues dans leurs trous à rats en rêvant à la lune comme un démon cinglé.No Future, à cette heure-ci, tout est fermé, tout est scellé, tout est barricadé, sauf le vieux Bouzarda et la lahham transformé en distillerie clandestine occupée par quelques Khalaieg. No Future, les moustiques vampires s’alternent sous la lumière des réverbères. No Future, le pavé me pousse avec entrain jusqu’au fond de l’impasse. No Future, est-ce que vous avez remarqué tous ces graffitis "No Future" taggués sur les murs ?

Cafards, poubelle renversée, nuages de cire. J’y suis. Ouvrez grand les yeux : vous croyez lire ces mots noirs peints au pinceau sur la tenture verte « Bouzada Okla Khafifa», mais détrompez-vous! Tentez de vous concentrer, essayez de percer le voile de l’évidence, la vérité par-delà le masque et vous verrez que d’autres mots gravés partout! Dans l’air et sur votre peau, sur le ciment du pavé et  au-dessus de votre tête. Ils collent à la moindre goutte de votre sang : «Vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir». Rats, ici, personne ne demande son reste. Personne ne discute la recette du cuisinier. Rats, en franchissant le seuil, on prête obédience à l’ordre établi ou alors on s’expose aux forces du mal.  Rats, un seul conseil : Oubliez vite tout ce que vous pensiez acceptable sur l’hygiène, le bon sens ou  l’humanité. Rats, oubliez jusqu’à votre nom et planquez vos plus précieux souvenirs quelque part dans un coffre fort. Rats, barricadez-vous en vous-même. Rats, enfermez-vous en vous-même à double tour, et quoi qu’il arrive, bouclez-la. Bou-clez-la nom de Dieu ! Je franchis le seuil de Bouzarda. Il y a des gros rats partout.

Le temps s’effondre. Moins d’une seconde à l’intérieur et quelque chose en moi se brise. Un bruit sec, le miroir de mon âme vient de se fêler. Aucun doute, ce lieu est hors normes : quatre mètres sur deux de vieilles briques en ruine, de fragrances d’ordures, de peintures écaillées et de grincements de  rouille. Tabourets, cafards, poussière, poêlon d’huile, invasion de rats schizoïdes. J’ignore pourquoi ce lieu maudit n’a pas encore été brûlé et démoli jusqu’à la dernière kantoula par les services de l’hygiène, ou par le ministère de l’environnement, ou par l’ONU ou par la brigade anti terrorisme ou par ou par ou par, bla bla bla.  L’enfer avait bien étendu son royaume jusqu’à la surface, ici à Tunis, la ville ou l’on vieilli sans jamais grandir.
La question que vous vous posez en ce moment : Mais qu’est-ce qu’il fout là ? Hein ? Oui…non…sérieusement, qu’est-ce que je fous ici ? Hein ? D’accord, je vous balance tout : aucun être doué de raison ne devrait s’aventurer dans cette zone maudite. Folie furieuse ! Mais, c’est trop tôt pour les explications…patience…patience. J’accroche le cœur et l’estomac à la ceinture et j’avance comme un cloporte. Rien de nouveau, rien de différent, rien de surprenant et toujours la même scène : six damnés attendant leur fricassé. L’œil rouge, haletant et la bave aux dents. Ils sont pires qu'el kalb el makloub el mojrab qui n’en peu plus d’attendre sa prochaine victime. Ils sont tous là et tous dangereux : Satour Van Damme, alias “saffeh Jelma“. Azrail, Weld el Zollat, Hitler Weld Mongia, Garmach Garmach, and the last but not the least, El Haycha ben Haycha. Mon asociabilité pathologique me suggérait curieusement de ne pas socialiser avec ces cinglés. Je prends note de l’avertissement de mon surmoi freudien et je tente un deuxième pas vers le comptoir. Mauvaise idée, très très mauvaise idée! Le plus laid, le plus imposant de tous ces malheureux m’attrape par le col et me repousse vers le fond du local comme une choulika made in Shanghai.




Pas de panique, on respire : inspiration, expiration, un, deux, un, deux, un, deux ouf ─ Rien d’alarmant, rien que du quotidien et du quotidien tunisien ordinaire ─ Un pas vers l’arrière puis un deuxième et je recouvre mon équilibre. Je me retrouve dos au local à ordures. Réflexion faite, je me sentais enfin dans mon élément. Je vous vois arriver. Inutile d’entamer ici l’éternel débat sur la civilité ou le courage. Au jeu de la bagarre, Satour Van Damme aurait vite fait de mettre en pièces. Il m’aurait réduit en miettes sans que personne ne s’en soucie. C’est comme ça. Il vaut mieux attendre tranquillement sans souffler mot. Écoutez attentivement le seul conseil que je puisse vous donner si vous veniez à vous retrouver dans une situation similaire. Si un jour vous vous retrouvez piégés dans une infecte okla chaabia de Bab Dzira infestée par quelques égarés qui empestent la mort, un seul conseil : essayez de rester enjoués et polis.

Tic tac, les minutes filent sans jamais revenir et les rats s’enfilent les un dans les autres sans jamais bouleverser la chaîne alimentaire. Tic tac, la situation est plutôt confortable : je suis bien installé en bout de queue. Bien accroché au comptoir, je m’occupe en observant les rats qui exercent la démocratie dans leur coin. Tic Tac, pour dire vrai, si le premier bouton de mon pantalon n’était pas entrain de foutre le camp, je me serais senti presque heureux. Tic tac, voyons le bon côté des choses : ces délinquants ne bronchaient pas et attendaient pacifiquement leur fricassé, chacun pensant qu’il était le seul à maîtriser le secret de Dieu et du Big Bang et comme chacun de nous, chacun d’eux attendait de la vie qu’elle lui serve sa ration de foot, de sex, d’argent ou d’enfer. Je vous épargne les détails. Tic tac, entendons-nous bien, malgré mon asociabilité, je n’ai jamais eu de mal à copiner avec les égarés, mais n’ayant jamais fait de prison, personne ne m’aurait pris au sérieux ici. Tic tac, c’est comme ça, faut se faire une raison, pas de considération pour les paillassons sans casier  judiciaire ! Tic tac, tic tac, tic tac, cou cou, cou cou, cou couuuuuuuuuuuuuuu!

Cent-vingt millimes, les minutes passent agréablement en compagnie des rats qui viennent de renoncer à la démocratie au profit d’une partouze anarchiste ; une probable variante issue d’une copulation improbable entre le capitalisme sauvage et le marxisme islamiste. Cent-vingt millimes, El Guejmi Bouzarda œuvrait en silence : couteau subsonique fendant la pâte à frire, cuillère de sel, de sang et d’étoiles, rouge jaillissant pour déchirer le continuum espace-temps dans les ténèbres, mélange d’épices et poussière de vie. Cent-vingt millimes, rien à redire, tout cela suffisait à évincer mes doutes quantiques et renvoyer mon principe d’incertitude chez Heisenberg. Cent-vingt millimes, ce type m’a toujours intrigué (Bouzarda pas Heisenberg), impossible de deviner par quelle équation biologique la nature l’avait fabriqué. Cent-vingt millimes, ne nous méprenons pas. Je ne suis pas de ceux qui jugent l’autre selon les conventions esthétiques. Mais là…là…là…vous conviendrez que sa physionomie est un improbable désastre ! Cent-vingt millimes, le problème est causé par l’ensemble des traits qui n’arrivent pas à cohabiter ensemble. Cent-vingt millimes, le reste du bonhomme est une installation en faillite, un milliard de pièces détachées inutiles et défectueuses. 

note pour moi-même — Éviter de m’égarer sur la dentition et l’haleine de ce personnage. Sa bouche est un défi aux grands succès de la dentisterie — fin de note. 

Cent-vingt millimes, reconnaissons-le, l’ami Bouzarda n’avait pas la classe ! Cent-vingt millimes, permettez-moi ce brin de poésie, une brève description de la scène récurrente durant la préparation du fricassé :
Bouzarda se fourre le doigt dans le nez et se gratte dans toutes les trois dimensions de la cavité nasale.
Il en sort une famille de morves plus ou moins visqueuses, plus ou moins sèches, plus ou moins verdâtres ou jaunâtres, ça dépend évidemment de la saison. Papa morve, maman morve et bébé morve, tout le monde est là.
D’un geste épique, grand seigneur, Bouzrada, fait virevolter la petite famille Morve à travers la salle.
Rodée et calculée, la trajectoire de ma famille morve frise les visages de l’assistance avant de finir sa course contre le mur du fond. Là, elle reposera à jamais avec ses ancêtres. Si seulement Labib pouvait assister à tout ça.

Cent-vingt millimes, mais, revenons-en au présent immédiat. La page centrale du journal al Dhamir avait bien réussi son coup. Elle s’était reconvertie, je l’avoue avec succès, dans la restauration en recouvrant mon repas d’anniversaire. Elle se colora brusquement d’une tâche d‘huile dégueulasse, mobile et infinie. Cent-vingt millimes, le silence était rompu. La sentence de l’artiste tomba comme au tribunal des juges en perruque:
-Het mié wou îchrine franc ya khra ! Exigea-t-il avec une concision et une fermeté admirables, qualités qui font grandement défaut à l’homme moderne.  Calmement, je décaisse la somme et j’emporte mon fricassé vite et loin sans un mot, les yeux baissés et en évitant de croiser son regard. Cent-vingt millimes, ne croisez jamais son regard, jamais ! Au passage, vous comprenez maintenant pourquoi je risque ma peau pour un fricassé : Cent-vingt millimes ! Trouvez-moi un seul commerce d’alimentation épargné par l’inflation de ces soixante-dix dernières années à Tunis et je vous promets de ne plus jamais traîner dans les parages.

Je m’accroche férocement à mon dîner en bravant le néant des trottoirs. Méfiant envers tout et envers tous, surtout envers ces enfoirés de chats qui me guettent avec leurs moustaches connectées directement sur mon cerveau pour m’hypnotiser. J’accélère jusqu’au tas de ferraille et clic clac, portière ouverte, portière fermée. Je balance le fricassé sur le siège passager et m’installe face au volant, les globes oculaires bien centrés dans la cavité orbitaire. Bavant dans la hrissa diluée à l’eau du robinet dans un concentré de haine désespérée, le fricassé accepte la place du mort en obtempérant sans résister.

Haha, mes chers amis, mes très très chers amis, le temps n’est plus aux politesses et aux manières. Haha, je vais manger le fricassé en conduisant et tout salir! Haha, un quart d’heure parmi les damnés, certes, oui, mais il était enfin à moi! Prêt à être mordu, mâché et englouti sans la moindre pitié! Bouchée après bouchée, le fricassé succombera sous la cruelle mécanique de ma mâchoire entre les canines, les prémolaires, les molaires et les post-molaires. Haha, une mise à mort en bonne et due forme, nette et sans bavure ; je vous le garanti. Plus tard, il se vengera. Il me tourmentera la digestion et me filera d’innombrables saloperies en me bousillant l’intestin grêle du Nord du duodénum jusqu’au Sud de mon iléon en passant par l’infini de mon jéjunum. Haha, qu’il est bon de vivre en poète ! Haha, la clé tourne dans la rouille de la serrure. Haha, le moteur agonise sous le capot. Le gris de la fumée enfume ces enfoirés de chats. Haha, si seulement Labib pouvait assister à tout ça… haha hihi hou hou !

Chroniques d’une démence annoncée

Grrr, drôle d’atmosphère dans la 4L, rien d’inhabituel pourtant. A part ce grognement. Grrr, c’est dérangeant. J’ai l’impression que quelque chose bouge, que quelque chose m’observe et qu’elle est là, ici dans la voiture. Grr, un regard tourné vers le fricassé, je remarque que le papier à journal est entrouvert et je suis certain qu’il ne l’était pas l’instant d’avant. Grr, le fricassé grogne et il grogne de plus en plus férocement ! C’est quoi ce délire ? Grr, il a l’air de m’en vouloir. C’est quoi ce délire ? Il bouge, s’agite comme un fauve enragé. Grr, il a l’air de vraiment m’en vouloir. Grr, mais c’est quoi ce délire ? Grr, agissons avant que ça ne devienne dangereux ! C’est peut-être un fricassé sauvage !
Grr, d’un coup de pied qui ne doute de rien, j’envoie le fricassé hurlant bouler à travers la voiture. Grr, il rebondit et s’écrase en grognant quelque part à l’arrière. Grr, je crois que cette saloperie bouge encore ! Grr grr, pas possible ! Le fricassé se ressaisi! Si je reste là un instant de plus, il ne tardera pas à réclamer vengeance pour cet innocent coup de pieds involontaire ! Grr, grr !La peur, la folie et le désespoir me donnent assez de forces pour larguer mon corps hors de la voiture. Je me cogne au passage tout ce qui peut se cogner dans une portière de voiture. Grr, grr, heureusement, sûr, positif et plein de bonnes attentions, le sol m’accueille immédiatement.

Oui lecteurs, je vous entends d’ici : « ce type est aliéné, ivre, ou peut-être les deux à la fois ».
─ Si la folie vous intéresse, n’y pensez même pas! Je ne vous toucherai pas un mot de la mienne. Contentez vous de la votre ! Sachez seulement que la folie, en un sens, est un être supérieur qui sait où vous trouver et surtout quand. Puis, les cinglés, j’en ai vus partout, dans les rues, chez le hammas, au café du coin, beaucoup au stade et à la bélédiyya. Ils sont partout ! —

Grr grr, toujours est-il que durant cet interlude sur la folie, le fricassé s’était projeté comme une balle à travers le barebrise en l’explosant en mille miettes dans et me poursuivait depuis au moins cinq mauvaises minutes dans les ruelles de Bab Dzira. Grr grr miaou, quatre chats errants, un mendiant aveugle, trois-cent milles fantômes et un vendeur de merde en plastique, cette course-poursuite me noie dans la sueur et je n’ai plus de souffle. Grr grr boum, mon cœur bat son rythme dans mes oreilles. Le sang fouette mes veines comme de l’acide en ébullition et l'orbite de ma tête décide de se mettre à tourne dans le mauvais sens. Grr grr, cinq rues que la chose ne me lâche pas et je n’ai plus la force de faire un pas de plus. Grr grr grr, mon corps décide de s’arrêter net. Sur le trottoir d’en face, la chose m’imite. Grr grr grr, elle me fixe avec ses vilains yeux. Il n’y plus aucun doute, elle a décidé que l’heure était venue ! Grr grr grr, elle tombe le masque – c’est-à-dire le papier journal – et découvre le visage de la vengeance. L’espace d’un instant d’éternité, nos regards se croisent : un éclair entre deux enfers. Ca me dépassait tellement, c’était puissant, comme dans les grands cauchemars ou à l’hôpital public après une cuite au legmi taillé au gasoil de contrebande algérien. Grr grr gr, l’éternité de ce regard échangé, j’ai vraiment cru que j’allais y passer. Durant la fuite, l’idée que j’allais bientôt rejoindre le sous-sol aux côtés de mes ancêtres s’insinua comme un vautour sous mon crâne. Ha gassab woukhai, dezz ettarg chwai…J’ai eu recours à toutes mes forces pour l’empêcher de capturer mon âme, et quand tout semblait perdu, l’espoir jaillit des noires profondeurs du désespoir et réveilla en moi une force inimaginable : la force du khobsiste. Et sans en avoir reçu l’ordre, mes jambes repartaient à l’assaut du trottoir. Grr grr gr, je vendrai ma peau très très chère, haha ha houhou hou ! Il court, il court, le furet, le furet des bois, mesdames…Derrière moi, la chose s’accrochait toujours, elle hurlait et dévastait tout sur son passage. Grr grr gr, je crois qu’elle vient de renverser la statue d’Ibn Khaldoun ! Grr grr grr et grr, c’est le cri du fricassé sauvage ! Miaouuuuuuuuuuuu, je viens d’écraser la queue de l’un de ces enfoirés de chats ! Je t’emmerde le chat ! Je t’emmerde le chat ! Je t’emmerde le chat !


Qui peut croire à cette histoire ? Qui ? Mais Qui ? Hein ? Un fricassé qui prend vie et s’attribue la mission divine de me faire la peau ! Hors de question! Je ne laisserai pas cette ville et le cosmos me prendre en défaut. Jamais ! Vous savez, au fond, je suis un être bon et plein de bonnes intentions. J’ai même une ou deux qualités. Tiens, par exemple, je ne mens jamais avant la première cigarette du matin ! Sans compter que j’adhère au monde bien plus que n’importe quel zombie qui se tape chaque jour plus de 10 heures au bureau. Puis merde, moi aussi j’avais des rêves : Je voulais devenir écrivain. J’ai même participé à un concours littéraire il y a trois ou quatre ans. Mais voilà qu’un jour, un membre du jury débarque chez moi en me disant « en vous lisant, j’ai tout de suite compris que vous aviez besoin de moi, je suis psychiatre. ». Fin prématurée d’une carrière sans promesse.Si seulement Labib pouvait assister à tout ça…

Dans la fuite, un espoir demeurait

Je devais absolument, mais absolument trouver des mammifères bipèdes pour vérifier la réalité de ce qui me traquait. Oui, voilà l’idée ! L’avenue Bourguiba ! Là, je pourrais peut-être bien m’en tirer ! Je me jetterais à travers la première porte ouverte du ministère de l’intérieur. Entouré de flics bipèdes, le fricassé n’insistera plus et renoncera à l’idée de me faire la peau. Croyez-moi ou non, c’est dans ces moments-là qu’on commence à admettre l’utilité de l’ordre public. A 22h53, chemise débraillée, la langue gigotant hors de la bouche et détalant comme un lapin bipède et condamné, j’ai fini par comprendre, qu’aussi inutile puisse-t-elle être, ma vie de bipède m’était essentielle.
Un coup d’œil derrière, le fricassé était toujours là ! Et en plus, il a des dents maintenant.  Le spectre de la peur qui m’habitait m’aida à accélérer. 

— note pour moi-même Au moment ou vous admettez qu’une chose horrible est horrible, elle devient encore plus horrible. fin de note—

 Voilà l’espoir, je ne suis plus qu’à quelques pas du poste de police du 7ème ! Trois, deux, un, ouf, j’y suis. Je décélère et j’entre comme si de rien n’était en affichant une tête d’imbécile fini. Par mégarde, je heurte le premier bipède en uniforme. Prenant conscience de la complexité métaphysique de la situation, mon Ça freudien ordonne à ma bouche de se débrouiller toute seule comme une grande. Je vous laisse savourer:

-Salem, bellehi j’ai besoin d’un madhmoune wilada aich khouya.
-Taw billéhi chbik ? Stoukou walla titdhoumir ya kalb ? Barra lil baladiyya ! Ayya chirr tjabbèd !

-Pardon M’sieur l’agent, j’ai été un peu malade ces dernières années.

Je tourne lentement les talons pour faire un demi-tour net. Le célèbre demi-tour du bipède coupable. Rien ne m’importait plus, j’étais enfin débarrassé de la créature…enfin, c’est ce que je croyais. A peine un pas…un instant…tout bascule. Le temps se gela autour de moi comme le sang dans mes veines. Le fricassé était avec moi ! Il avait dû me sauter dans la main en entrant au commissariat. Panique ! Panique ! Panique ! Pas de panique ? Plus jeune, j’ai regardé tous les épisodes de Mc Guyver. Je m’y connais bien en situations désespérées. Qu’est-ce qu’il aurait fait dans cette situation ? Réfléchis ! Réfléchis ! Réfléchis ! Ca ne marche pas ! Et pourquoi ça ne marche pas ? Ah oui, je dois faire tourner le générique de McGuyver dans ma tête ; c’est toujours comme ça que Mc Guyver trouve des idées géniales !  Tatatata tata ta ta titi tiii titi tiiiii. Réfléchis ! Réfléchis ! Réfléchis ! Ah voilà, j’ai trouvé ! Je suis sauvé haha haha houha ! Je viens d’avoir une idée digne de l’équation différentielle de l’effet photoélectrique ! « Boc », c’est le bruit que vient de faire le haggis en atterrissant dans la corbeille à papier du commissariat. Avouez que c’est une idée géniale ! Qu’auriez-vous fait à ma place ? Réfléchissez-y bien…Si seulement Labib pouvait assister à tout ça.

Ce n’était pas la fin

Finalement, je n’avais jamais remarqué combien l’air du centre-ville était frais et combien les immeubles qui paraissent tellement moches le jour étaient, mmm, des immeubles tellement moches la nuit aussi finalement ! Tout ça a dû se passer dans ma tête, seulement dans ma tête finalement. Finalement, j’ai dû me sentir seul et mon imagination a fait le reste. Je devrais peut-être faire du sport ou me faire quelques amis, peut-être me remettre à l’écriture et arrêter de manger des trucs louches. Bon, fin de l’histoire, à la prochaine ! Bye bye ! — note à moi-même : finalement, j’utilise trop le mot «finalement» dans ce paragraphe finalement — fin de note

Héhé, vous pensiez sérieusement que c’était la fin ? Accrochez-vous bien à votre plexus cervical, voici la fin de cette histoire :

Petit jeu distrayant avant d’aller plus loin
Cherchez l’intrus parmi les expressions décrivant la scène suivante :
1-Démence
2-Angoisse
3-Günter Van Der Crokbüster adore cueillir les fraises dans les bois de printemps. Il exalte la vie en courant nu à travers champ en chantant jovialement avec les oiseaux multicolores. Quelle grâce!
Fin du petit jeu distrayant avant d’aller plus loin
Je venais à peine de sortir du ministère quand j’ai entendu milles hurlements, quelques jurons, trois coups de feu suivis d’un silence bureaucratique. Instinctivement, je rebroussais chemin et j’entrais à nouveau au ministère de l’intérieur. J’y découvris cinq flics debout, leurs beretta 9mm fumants encore dans les mains. Le fricassé, lui, gisait en agonisant sur la chaise du ministre de l’intérieur ensanglantée de sauce hrissa. Le bonhomme tremblait sous la couverture de l’édition érotique de Majallit Majid.

-Qu’est ce qui s’est passé ? Dis-je avec la voix du traître étonné.
-C’est un fricassé ! Juste après que tu sois sorti, il a bondi vers la fenêtre en mordant ses barreaux ! Puis comme il n’y arrivait pas à sortir, il a sauté sur monsieur le ministre pour le mordre. On a tous chargé et on a tiré sur sa gueule et wou dine waldine tiiiitttt nous ne l’avons pas loupé cette saloperie !
-Il est mort n’est-ce pas?
-Bon Dieu, on n’en sait rien ! On n’a jamais tiré sur un fricassé nous ! Bon, maintenant tu reprends les restes parce qu’ils sont ta légitime propriété citoyen.
-Zêtes sûr monsieur l’agent ? Parce que, mais pourtant, et pourtant…
-Affirmatif, c’est un ordre, on ne discute pas citoyen. Ayya si lekhra!

A mon hésitation de prendre en charge la dépouille du fricassé à cause de troubles liés à un dysfonctionnement dans l’hétéromodalité dissociative de mon lobe pariétal, la police opposa une terrible absence de conviction. J’ai dû me résoudre à ramasser ce qui restait du fricassé dans un sac en plastic biodégradant. Puis, sur le pas de porte, j’ai jeté un dernier coup œil furtif sur le ministre. L’homme était encore sous le choc tremblant comme un cochon irlandais souffrant de la maladie de la vache folle. Cette scène m’obligea à faire tomber une vérité universelle : l’uniforme n’est pas uniquement au service de la chaise électrique. Si seulement Labib pouvait assister à tout ça.

A peine dehors, je sautais déjà dans le premier taxi qui faillit m’écraser. Le vieux bonhomme sympathique me jurait par tous les saints qu’il était, Imed Rinn Rinn, le célébrissime président du fan club de l’immense dame de la chanson contemporaine  Fatma Bousseha . Ah, Fatma ! Que Dieu lui vienne en aide et la bénisse ! Qu’il l’embaume d’ambre et de jasmin et fasse fleurir bientôt des tulipes sur sa tête. Rotation rapide des roues, levier de vitesse grinçant, autocollant Taraji collé au Barebrise, paillasson exotique sur le tableau de bord, la ville défile au rythme de Ya Amm Echifour. jusqu’à ce qu’on arrive au cimetière du Jallez. Je cède les un dinar neuf qui me restaient en poche à Amm Echifour et je descends. Je me dirige vers les hauteurs du cimetière et là, tout en haut, entre deux vielles pierres, j’enterre le fricassé.


Epilogue à la lune

Cette nuit-là, en rentrant chez moi, j’avais une sensation agréable, comme si quelqu’un veillait sur moi depuis la cime de la colline du Parc Ennahli. Là haut, tout n’était que quiétude, calme et décomposition cadavérique silencieuse. La brise tunisoise emporta mon ectoplasme en caleçon jusqu’au sommet du parc. Je sentis que le moment tant attendu était arrivé. Labib et Moi allions enfin pouvoir faire la paix. Il était là, assis sur la pierre tombale de la république en se berçant comme un écolier sur sa balançoire. Il tirait calmement sur un joint de zatla dans son pyjama bleu. Il m’attendait. Son regard bienveillant transperça les nuages et traversa la ville comme un tonnerre grandissant pour m’atteindre en pleine affection. Je l’avais retrouve. Il avait fini par me repérer. Et pour la première fois de ma vie, j’étais content de sentir la présence de Labib. Nous convînmes des conditions de sa reddition : abolition de la république, port du string, légalisation de toutes les drogues et extermination de tous ces enfoirés de chats. J’étais réconcilié avec Tunis. Je pouvais enfin ouvrir la fenêtre pour laisser entrer la ville. Labib, il était et il sera toujours là pour veiller sur nous tous. Il nous protégera contre les fricassés enragés et la malchance des perdants. Je catapulte un regard trans-dimensionnel vers Ennahli pour croiser une dernière fois son doux regard. On se jauge un instant ; piégé sous sa fourrure, Labib l’avait mauvaise, il me regardait dans le blanc des yeux mais je ne pouvais plus rien faire pour lui. Il avait beau me zieuter, il savait très bien que, ni lui, ni moi, ne savions vraiment ce qui s’était passé ce soir. En somme, nous nous avouâmes que tout ça n’était rien d’autre que de la folie ordinaire. Et quoi qu’il se fût vraiment passé, demain, le soleil refusera encore de nous regarder dans les yeux…nous ferons de notre mieux pour nous arracher au trottoir du quotidien. Rien que de la folie ordinaire je vous dis.

Je tape à nouveau sur la machine à écrire. J’ouvre une canette de Bouga Cidre millésime 1992 et je trinque à la santé de tous les perdants. Tiens, une dernière phrase qui jaillit, la lune qui se planque derrière la voie lactée pour s’en fumer une et je lacère une dernière fois le papier.

3 commentaires:

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  2. En lisant le texte ci dessus, j'ai senti, que Karim Bouzouita est un Frederic Dard ( aka SAN ANTONIO ) Tunisien; mais a la difference de SANA le fils de Felicie, Karim s'est degonfle. Autre chose Karim n'a pas revise l'orthographe de son texte, mais apres tout, dans un environnement pareil ou les rats prenaient positions, certains ont mange des lettres, d'autres ont chie et couvert les lettres que nous classons comme manquantes... Enfin je t'encourage et garde ta plume.

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    1. Merci 3amm el Hedi, la comparaison m'honore :)

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